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| MOTIF
ANARCHISTE |
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L'unique et sa
propriété (Extrait)
Max
Stirner |
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CE QUE L'ON NOMME
ETAT
Ce que l'on nomme État est comme un tissage et un
tressage fait de dépendances et d'adhésion, une
appartenance commune, où tous ceux qui font cause
commune s'accommodent les uns des autres,
dépendent les uns des autres. Il est
l'ordonnancement de cette dépendance mutuelle.
Vienne à disparaître le roi, qui confère
l'autorité à tous, de haut en bas, jusqu'au valet
du bourreau, l'ordre n'en serait pas moins
maintenu, contre le désordre des instincts
bestiaux, par tous ceux qui ont le sens de
l'ordre bien ancré dans leur conscience. Que
l'emporte le désordre, ce serait la fin de
l'État.
Mais cette idée sentimentale de s'accommoder les
uns des autres, de faire cause commune et de
dépendre les uns des autres, peut-elle vraiment
nous convaincre ? À ce compte, l'État serait la
réalisation même de l'amour, où chacun serait
pour autrui et vivrait pour autrui. Mais le sens
de l'ordre ne va-t-il pas mettre en péril
l'individualité ? Ne va-t-on pas se contenter
d'assurer l'ordre par la force, de telle sorte
que nul "ne marche sur les pieds du voisin", que
le troupeau soit judicieusement parqué ou ordonné
? Tout est alors pour le mieux dans le meilleur
des ordres et cet ordre idéal, mais c'est l'État.
Nos sociétés et nos États existent, sans que nous
les fassions, ils sont réunis sans notre
assentiment, ils sont prédestinés, ils ont une
existence propre, indépendante, ils sont contre
nous, les individualistes, ce qui existe de façon
indissoluble. Le monde d'aujourd'hui est, comme
on dit, en lutte contre l'"état des choses
existant". Cependant, on se méprend, en général,
sur le sens de cette lutte, comme s'il ne
s'agissait que de troquer ce qui existe
actuellement contre un nouvel ordre qui serait
meilleur. C'est bien plutôt à tout ordre
existant, c'est-à-dire à l'État, que la guerre
devrait être déclarée, non pas à un État en
particulier, encore moins à la forme actuelle de
l'État. L'objectif à atteindre n'est pas un autre
État ("l'État populaire" par exemple), mais
l'association, association toujours changeante et
renouvelée, de tout ce qui existe.
L'État est présent même sans mon entremise. J'y
nais, j'y suis élevé, j'ai envers lui mes
devoirs, je lui dois "foi et hommage". Il me
prend sous son aile tutélaire et je vis de sa
grâce. L'existence indépendante de l'État est le
fondement de mon manque d'indépendance. Sa
croissance naturelle, sa vie comme organisme
exigent que ma nature à moi ne croisse pas
librement, mais soit découpée à sa taille. Pour
qu'il puisse s'épanouir naturellement, il me
passe aux ciseaux de la "culture". L'éducation,
l'instruction qu'il me donne sont à sa mesure,
non à la mienne. Il m'apprend, par exemple, à
respecter les lois, à m'abstenir de porter
atteinte à la propriété de l'État (c'est-à-dire à
la propriété privée), à vénérer une majesté
divine et terrestre, etc. En un mot, il m'apprend
à être irréprochable, en sacrifiant mon
individualité sur l'autel de la "sainteté" (est
saint n'importe quoi, par exemple, la propriété,
la vie d'autrui, etc.). Telle est la sorte de
culture et d'instruction que l'État est apte à me
donner. Il me dresse à devenir un "instrument
utile", un "membre utile de la société".
C'est ce que doit faire tout État, qu'il soit
"État populaire", absolu ou constitutionnel. Il
le sera tant que nous serons plongés dans
l'erreur de croire qu'il est "moi", et, comme
tel, une "personne" morale, mystique ou publique.
LIBERTÉ INDIVIDUELLE ET SOCIÉTÉ
La condition primitive de l'homme n'est pas
l'isolement ou la solitude, mais la vie en
société. Notre existence commence par l'union la
plus intime, puisque, avant même de respirer,
nous vivons ensemble avec notre mère : lorsque
ensuite nous ouvrons les yeux à la lumière, c'est
pour nous retrouver sur la poitrine d'un être
humain ; son amour nous berce, nous tient en
laisse et nous enchaîne à sa personne par mille
liens. La société est notre état naturel. C'est
pourquoi, à mesure que nous apprenons à nous
sentir nous-mêmes, l'union qui a d'abord été si
intime se relâche toujours davantage et la
dissolution de la société primitive devient de
plus en plus manifeste. Si la mère veut, une fois
encore, avoir pour elle seule l'enfant, qui
naguère reposait sous son coeur, il faut qu'elle
aille le chercher dans la rue et qu'elle l'enlève
à la compagnie de ses camarades de jeu. Car
l'enfant préfère la fréquentation de ses pareils
à la société dans laquelle il n'est pas entré de
lui-même, mais où il n'a fait que naître.
(...) Lorsqu'une association s'est cristallisée
en société, elle a cessé d'être une association,
vu que l'association est un acte continuel de
réassociation. Elle est devenue une association à
l'état d'arrêt, elle s'est figée. Elle est morte
en tant qu'association, elle n'est plus que le
cadavre de l'association, en un mot elle est
devenue société, communauté. Le parti (politique)
nous élire un exemple éloquent de ce processus.
Qu'une société, par exemple celle de l'Etat,
rogne ma liberté, peu me chaut. Il me faut bien
me résigner à laisser réduire ma liberté par
toutes sortes de puissances, par tout être plus
fort que moi, voire par chacun de mes semblables.
Quand bien même je serais l'autocrate de toutes
les Russies, je ne pourrais pas jouir d'une
liberté absolue. Mais quant à mon individualité,
je ne veux pas qu'on y touche. Or c'est
précisément l'individualité que la société prend
pour cible et qu'elle entend assujettir à son
pouvoir.
Une société à laquelle j'adhère m'enlève, certes,
quelques libertés, mais, en contrepartie, elle
m'accorde d'autres libertés. Peu importe aussi
que je me prive moi-même de telle ou telle
liberté (par exemple par contrat). En revanche je
veillerai jalousement sur mon individualité.
Toute communauté tend, plus ou moins, selon
l'étendue de son pouvoir, à s'ériger en autorité
au-dessus de ses membres et à restreindre leur
liberté de mouvements. Elle leur demande, et elle
est obligée d'exiger d'eux, l'intelligence bornée
propre aux sujets, elle les veut assujettis, elle
n'existe que par leur sujétion. Ce qui n'exclut
nullement une certaine tolérance ; au contraire,
la société accueillera favorablement des projets
d'amélioration, des réprimandes, des blâmes, pour
autant qu'ils lui soient profitables : mais le
blâme qu'elle accepte doit être "bienveillant".
Il ne doit pas être "insolent et irrévérencieux".
En un mot, on ne doit pas porter atteinte à la
substance de la société, on doit la considérer
comme sacrée. La société exige que l'on ne
s'élève point au-dessus d'elle, que l'on demeure
dans les "bornes de la légalité", c'est-à-dire
que l'on ne se permette que ce qui est permis par
la société et ses lois.
Il y a une différence entre une société qui
restreint ma liberté et une société qui restreint
mon individualité. Dans le premier cas, il y a
union, entente, association. Mais si mon
individualité est menacée, alors c'est qu'elle a
affaire à une société qui est une puissance en
soi, une puissance au-dessus de Moi, qui m'est
inaccessible, que je peux, certes, admirer,
adorer, vénérer, respecter, mais que je ne puis
ni dompter ni utiliser, pour la bonne raison que
devant elle je renonce et j'abdique. La société
repose sur mon renoncement, mon abnégation, ma
lâcheté, sur ce qu'on appelle humilité. Mon
humilité lui donne du courage, ma soumission fait
sa domination.
Cependant en ce qui concerne la liberté, il n'y a
pas de différence essentielle entre État et
association. Aucune association ne pourrait être
fondée ni exister sans certaines limitations de
la liberté, tout comme un État n'est pas
compatible avec une liberté illimitée. Une
limitation de la liberté est partout inévitable.
Car on ne saurait s'affranchir de tout. Nous ne
pouvons pas, simplement parce que nous aimerions
le faire, voler comme des oiseaux, car nous ne
pouvons pas nous défaire de notre propre
pesanteur. Nous ne pouvons pas non plus vivre à
volonté sous l'eau, comme un poisson, car nous ne
saurions nous passer d'air, c'est là un besoin
dont nous ne pouvons nous affranchir et ainsi de
suite.
(... ) Il est vrai que l'association procure une
plus grande mesure de liberté et qu'elle peut
être regardée comme une "nouvelle liberté". On y
échappe, en effet, à toutes les contraintes
inhérentes à la vie dans l'État et dans la
société. Cependant, en dépit de ces avantages,
l'association n'en comporte pas moins pour nous
un certain nombre d'entraves.
Relativement à l'individualité, la différence
entre État et association est considérable :
celui-là en est l'ennemi, le meurtrier, celle-ci
en est la fille et l'auxiliaire. L'un est un
esprit qui exige notre adoration en esprit et en
vérité ; l'autre est mon oeuvre, ma création.
L'État est le maître de mon esprit, il requiert
ma foi et m'impose un article de foi, le credo de
la légalité. Il exerce sur moi une influence
morale, domine mon esprit, me dépossède de mon
Moi pour se substituer à lui en tant que mon
véritable moi. Bref l'État est sacré et, par
rapport à moi, l'individu, il est l'homme
véritable, l'esprit, le fantôme.
L'association, au contraire, est ma création
propre, ma créature. Elle n'est pas sacrée. Elle
ne s'impose pas comme une puissance spirituelle
supérieure à mon esprit. Je ne veux pas être
l'esclave de mes maximes, mais bien plutôt les
soumettre à ma critique constante. Je ne leur
accorde aucun droit de cité chez moi. Je veux
encore moins m'engager pour tout mon avenir dans
l'association, lui "vendre mon âme", comme dirait
le diable, et comme c'est réellement le cas quand
il s'agit de l'État ou de toute autre autorité
spirituelle. Je suis et resterai toujours
vis-à-vis de moi-même plus que l'État, que
l'Église, que Dieu, etc. et donc, infiniment
plus, aussi, que l'association.
On me dit que je dois être un homme parmi mes
semblables (Marx, La Question juive, page 60). Je
dois respecter en eux mes semblables. Personne
n'est pour moi respectable, pas même mon
semblable. Il est uniquement, comme d'autres
êtres, un objet auquel je m'intéresse ou ne
m'intéresse pas, un sujet utilisable ou
inutilisable.
S'il peut m'être utile, je vais, bien sûr,
m'entendre et m'associer avec lui, afin de
renforcer mon pouvoir et, à l'aide de notre force
commune, accomplir davantage que ne le pourrait
chacun de nous isolément. Je ne vois rien d'autre
dans cette communauté qu'une multiplication de ma
force et je n'y consens qu'aussi longtemps que
cette multiplication produira ses effets. C'est
alors qu'il y a association.
L'association n'est maintenue par aucun lien
naturel ou spirituel, et elle n'est pas une
alliance naturelle, une alliance spirituelle.
Elle n'a son origine ni dans une consanguinité,
ni dans une foi commune. Dans une alliance
naturelle, telle que la famille, la tribu, la
nation, voire l'humanité, les individus n'ont de
valeur que comme spécimens d'un même genre ou
d'une même espèce. Dans une alliance spirituelle,
communauté religieuse ou Église, l'individu n'est
qu'un membre régi par l'esprit commun. Dans les
deux cas, ce que tu représentes comme Unique doit
être étouffé. Comme individu unique, tu peux
t'affirmer seulement dans l'association parce que
l'association ne te possède pas, parce que c'est
toi qui la possèdes ou qui l'utilises à ton
profit.
(...) L'État s'efforce de maîtriser les
convoitises ; en d'autres termes, il cherche à
les tourner vers lui seul et à les satisfaire
avec ce qu'il a à leur offrir. Il ne lui vient
pas à l'idée de les assouvir pour l'amour des
convoiteux. Au contraire, il traite d'"égoïste"
l'homme aux appétits effrénés, et l'homme
"égoïste" est son ennemi. Il le considère comme
tel parce que la capacité de s'accorder avec
l'"égoïste" et de le comprendre fait défaut à
l'État, il ne saurait en être autrement, ne
s'occupe que de lui-même, il n'a cure de mes
besoins et ne se soucie de moi que pour m'occire,
c'est-à-dire faire de moi un autre Moi, un bon
citoyen. Il prend ses dispositions pour
"améliorer les moeurs". Et que fait-il pour se
gagner les individus ? Il met en oeuvre les
moyens spécifiques de l'État. Il ne se lasse pas
de faire participer tout le monde à ses "biens",
aux bienfaits de l'instruction et de la culture.
Il vous fait le cadeau de son éducation. Il vous
ouvre les portes de ses établissements
d'enseignement, il vous donne le moyen d'accéder
par les voies de l'industrie à la propriété,
c'est-à-dire à l'inféodation. En contrepartie de
l'octroi de ce fief, il n'exige de vous que le
juste intérêt d'une constante reconnaissance.
Mais il est des "ingrats" qui oublient de payer
leur redevance. (... )
Dans l'association, tu apportes toute ta
puissance, tout ce que tu possèdes, et tu te fais
valoir. La société, elle, t'exploite, toi et ta
force de travail. Dans la première, tu vis en
individualiste, dans la seconde, tu dois
travailler à la vigne du seigneur. À la société,
tu dois tout ce que tu as et tu es engagé
vis-à-vis d'elle, accablé de "devoirs sociaux ".
L'association, c'est toi qui t'en sers et, dès
que tu ne vois plus rien à en tirer, tu la
quittes, tu ne lui dois plus rien, tu n'as pas à
lui être fidèle.
La société est, elle, plus que toi, elle t'en
impose. L'association n'est rien d'autre que ton
outil, que l'épée qui confère à tes forces
naturelles plus de tranchant. La société, au
contraire, te revendique pour elle. Elle peut
exister tout aussi bien sans toi. En bref, la
société est sacrée, l'association t'appartient.
La société se sert de toi, et c'est toi qui te
sers de l'association.
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