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De nos jours, le
terme de libertin désigne une personne qui
se livre aux plaisirs charnels tandis que celui
de libertinage est devenu synonyme de
débauche, de dévergondage.
Or, aux XVIIème
et XVIIIème siècles, ces deux
termes avaient des acceptions différentes : le
premier désignait celles/ceux
qui mettaient en doute les dogmes de la religion
catholique, professaient l'athéisme,
revendiquaient le droit de la liberté de pensée
et d'expression ainsi que celle des mœurs,
notamment de nature sexuelle, et se plaisaient à
tenir des propos et avoir un comportement de type
blasphématoire, le second définissant alors tout
à la fois le courant de pensée correspondant aux
convictions et pratiques des précédents ou, plus
précisément, un certaine courant - la
pensée libertine – au sein du
mouvement philosophique humaniste ainsi que
l'ensemble des pratiques sociales et des codes
d'identification et de représentation en
résultant.
La première
remarque qui s'impose est donc de noter que,
contrairement à ce qui est généralement admis, le
mouvement libertin n'est pas né avec le XVIIIème
siècle et, plus précisément, avec la Régence
et qu'il ne se réduit pas aux seuls écrits du
marquis de Sade.
En fait, la
revendication de liberté sexuelle n'est
intervenue qu'au XVIIIème siècle, le
libertinage du XVIIème siècle
s'en étant tenu à l'affranchissement des
disciplines de la foi religieuse et des principes
et règles de morale en résultant ainsi qu'à la
revendication de la liberté de pensée et, au nom
de cette liberté, du droit à soumettre les
textes canoniques – aussi bien religieux que
profanes, théologiques que philosophiques – à
l'examen critique de la raison.
Une autre remarque
doit être faite : d'emblée, le mouvement libertin
se démarque des autres courants de pensée par… sa
mixité et la pleine et entière égalité qu'il
instaure entre les femmes et les hommes.
Selon Paul Bénichou,
le personnage de Don Juan de Molière peut être
considéré comme la figure type du libertin du
XVIIème siècle en ce sens qu'il
attestait de l'émancipation morale de la société
aristocratique de l'époque au regard des dogmes,
des prescriptions et des interdits catholiques.
Toutefois, si l'on
peut admettre que le libertin est bien "issu du
divorce récent de la mentalité noble et de la
religion"
(Paul Bénichou), que ce divorce,
pour bon nombre d'aristocrates libertins, s'est
traduit par l'apostasie et l'embrassement de
l'athéisme, il faut également considérer que
le libertinage a des racines historiques plus
anciennes, à savoir le lent et progressif
détachement d'une certaine aristocratie de
l'étiquette du code (non écrit) de la noblesse et
des obligations de conformité (morale, sociale,
vestimentaire, alimentaire, affective,
d'honneur…) qu'il emportait.
Dés le XVIIème
siècle, des auteurs s'inscrivent dans le
mouvement libertin. Il en est ainsi, par exemple
de :
•
Cyrano de Bergerac,
disciple de Gassendi,
et qui, dans son Histoire comique des
États et Empires de la Lune, a tourné en
dérision le postulat de l'immortalité de l'âme
•
Gabriel Naudé
qui fut l'un des critiques les plus radicaux de
la religion positive
•
La
Mothe le Vayer
(1588-1672), figure emblématique du scepticisme
Il serait toutefois
abusif de dire que le mouvement libertin du XVIIème
siècle est athée, car s'il y a effectivement des
athées et, du point de vue philosophique, des
matérialistes, il y aussi des sceptiques
– non nécessairement incroyants -, des
agnostiques, des déistes mais tous ont
un corpus commun de valeurs : l'humanisme.
Parmi les libertins
déistes, le plus célèbre d'entre eux fut
assurément Fontenelle
qui récusait le dieu de la Bible, en raison de
ses nombreuses contradictions – tant historiques
qu'éthiques, philosophiques et… théologiques – au
profit d'un Être suprême dont la conception
s'épanouira avec… Robespierre. Un autre liberté
déiste méritant d'être cité est Saint-évremond
qui, du point de vue éthique, a renoué avec
l'épicurisme pour établir une morale rigoureuse.
Athées, matérialistes, sceptiques,
déistes ou agnostiques, tous les auteurs
libertins du XVIIème siècle ont eu
également en commun de procéder à une critique
radicale des religions positives,
en engageant notamment, de longues et sévères
polémiques avec Pascal et Bossuet, ce qui amènera
Diderot à dire d'eux qu'ils auront été les
encyclopédistes du siècle de Louis XIV. En
outre, en épousant la cause des Modernes contre
les Anciens, ils ont profondément contribué, et
pas seulement en France, à la transformation
radicale de la pensée occidentale moderne et ce,
malgré la relative confidentialité avec laquelle,
de leurs vivants, leurs œuvres ont pu/dû
circuler.
Quelques rares auteurs libertins
du XVIIème siècle, principalement des
poètes, ont étendu leurs revendications
libertaires à la sexualité (amour libre ;
homosexualité ; érotisme…) et ont même eu
recours, en véritable précurseurs du marquis de
Sade, à l'obscénité et au blasphème comme arme
dans leurs luttes contre les oppressions
religieuses, sociales et politiques. On
citera ainsi :
•
Théophile de Viau
qui failli être envoyé au bûcher pour son
Parnasse satyrique du sieur
Théophile
•
Claude Le Petit qui, lui, professa
ouvertement un athéisme radical et qui, ayant
littéralement éreinté la religion et la monarchie
dans son Bordel des Muses, finit sur le
bûcher en Place de Grève
Ces deux derniers exemples
montrent que, au XVIIème siècle, le
mouvement libertin, s'il était toléré au sein de
la (grande) aristocratie, en revanche, fut
généralement soumis à une répression féroce de la
part du pouvoir temporel en raison des multiples
pressions exercées en ce sens par la hiérarchie
catholique.
Mais c'est bien au XVIIIème
siècle, et, plus précisément, à partir de
la Régence, que le mouvement libertin prit son
véritable essor et connut un rayonnement
nullement négligeable par la publication d'un
nombre croissant d'ouvrages, désormais écrits en
prose.
Avec cette évolution du genre
littéraire, le mouvement libertin, à l'exception
de quelques auteurs marquants, comme le marquis
de Sade, glisse de l'obscénité à l'allusion, du
défi à une dialectique subtile et de
l'affirmation des exigences du corps à celle des
droits de l'esprit. En même temps, elle développe
sa dimension sociologique en procédant à la
critique exhaustive des mœurs du siècle.
En 1704, dans ses
Mémoires du comte de Gramont, Antoine
Hamilton
affirme que "Pourvu que la raison conserve son
empire, tout est permis et que "c'est la manière
d'user des plaisirs qui fait la liberté ou la
débauche".
Cette déclaration
est significative : elle inscrit le mouvement
libertin au cœur du débat philosophique du siècle
par la revendication d'une liberté absolue qui
n'a d'autre limite que la raison, considérant que
c'est seulement la raison qui permet la maîtrise
effective des instincts et non les interdits
juridiques, moraux et religieux.
Ainsi, à Don Juan
qui affirmait sa souveraineté sociale, économique
et sexuelle, succède, au plan des mœurs
sexuelles, un nouveau héros - le
séducteur - qui, ne se contentant plus de
l'action pure, se pose comme conscience
réflexive, veut se regarder agir et accorde moins
que jamais une quelconque place au sentiment dans
le libre exercice de ses passions.
Mais alors,
d'emblée, un malentendu s'installe qui connaîtra
son paroxysme avec le marquis de Sade : en
effet, si pour ce nouveau séducteur, la femme est
bien le miroir de son plaisir et s'il se sert
bien de l'amour pour assurer le triomphe de sa
fantaisie aux dépens de sa partenaire, on oublie
trop facilement que le libertinage pose la
réciprocité absolue de ce postulat en faveur… des
femmes.
Ce sont ces héros –
et héroïnes – que décrivent alors les ouvrages de
Crébillon fils,
qui, sans conteste, fut l'auteur érotique le plus
célèbre du siècle, bien plus que ne l'a été Sade
– du moins, de son vivant -, de Choderlos de
Laclos…
mais aussi Mirabeau
Dans ces œuvres, le
héros libertin incarne une démarche critique,
absolument négatrice de la morale établie,
d'inspiration exclusivement religieuse alors, et
des codes sociaux. Ses actions ont toujours la
valeur définitive d'une démonstration et si la
liberté sexuelle est bien l'une de ses
revendications, au titre d'une Liberté plus
universelle - celle de la pensée, de l'expression
et, plus généralement, de l'être -, l'érotisme
n'est jamais que le prétexte à un discours
philosophique sur la liberté, l'égalité,
l'humain, l'athéisme…
Le héros libertin,
s'il s'ouvre toujours cyniquement au lecteur
qu'il rend spectateur/complice de sa séduction,
en revanche, s'avance toujours masqué, en
se voilant, en exagérant son immoralité… - vers
ses partenaires. Cette duplicité littéraire se
décompose en une multiplicités d'attitudes ou de
masques, de rôles. La quête du libertin, sous le
voile froid du cynisme le plus implacable et d'un
désenchantement aussi tragique que froid, a pour
objet, au-delà du plaisir - et, notamment, du
plaisir sensuel - une implacabilité ultime de
l'esprit.
Le héros libertin
connaîtra son modèle le plus achevé avec le héros
sadien. Toutefois, cet achèvement ne sera
réellement reconnu et même théorisé que, beaucoup
plus tard. C'est pourquoi, et même si, de notre
point de vue contemporain, le marquis de Sade est
la figure emblématique du mouvement libertin au
point de le représenter pour ainsi dire à lui
seul, dans l'immédiat, je n'en ferai pas mention,
préférant le traiter à part. Cet à part
– ou ailleurs – qui, du reste, a toujours
été le sien de son vivant.
La littérature
libertine du XVIIIème siècle n'est
plus seulement aristocratique. Elle est devenue,
pour une large part,… bourgeoise et prend ainsi
une nouvelle dimension politique : à la
revendication aristocratique de liberté contre la
religion et, accessoirement, contre l'ordre
temporel défenseur de l'ordre religieux et de ses
interdits, succède la revendication bourgeoise de
libération contre l'ordre aristocratique autant
que contre l'ordre religieux !
De nombreux auteurs
modernes ont relevé la dimension initiatique
de la démarche libertine qui, comme le héros
lui-même dans ses propos et ses actes, avance…
masquée derrière une symbolique polymorphe : les
périphrases, les litotes, les métaphores, les
non-dits, les allusions… Le masque… comme
révélateur du réel, de l'essence !
La littérature
libertine insiste sans cesse sur la nature
véritable de l'humain qui est celle du… désir.
D'où la violence du processus initiatique – de la
(re)naissance à soi-même, de la révélation
de soi à l'autre… -. Violence tout autant
littéraire qu'érotique : violence de l'initiation
de l'héroïne vertueuse par le séducteur
expérimenté, violence de la fascination de la
victime pour son bourreau…
Pour tous les auteurs libertins,
la nature est un champ de forces qui
s'affrontent, un univers de proies et de
prédateurs, un monde sans morale car en dehors de
toute moralité.
Mais un monde dont on peut découvrir les lois qui
le régissent, par l'observation,
l'expérimentation…, afin de pouvoir, au fur et à
mesure de l'avancée des connaissances
scientifiques et techniques, agir sur les causes
ou, du moins, les effets.
Ainsi, les libertins, au regard
désenchanté, pessimiste, tragique… qu'ils posent
sur la saga humaine, opposent un optimisme
dont ils témoignent à l'égard de la nature.
En même temps, et préfigurant
ainsi le naturalisme de Zola, les auteurs
libertins considèrent la littérature comme un
véritable laboratoire où il est possible
d'expérimenter les passions humaines afin d'en
découvrir les lois et, dans la continuité
de la pensée libertine du XVIIème
siècle, permettre aux humains, en toute liberté,
de soumettre leurs instincts à la seule raison.
En même temps qu'ils voulaient
expérimenter l'humain et faire de la
littérature un véritable laboratoire de science
naturelle, les libertins ont voulu se saisir de
l'érotisme comme champ de création artistique.
Leurs excès érotiques préfigurent en quelque
sorte ce long et lent dérèglement de tous les
sens que prescrira plus tard le jeune Rimbaud
comme mode opératoire de libération de
l'imagination, de l'invention. L'érotisme, dans
ses excès les plus violents, poussé à l'art
extrême - et sublime - de la provocation : les
dadaïstes, les sur-réalistes, de nombreux
peintres - comme Dali - ne s'y sont pas trompés
quand ils ont reconnus leur filiation au…
libertinage.
Par ailleurs, il ne faut pas
oublier que la violence de l'érotisme libertin
est aussi – et sans doute surtout – la
dénonciation du relativisme, dans le temps comme
dans l'espace, du licite et de l'illicite, de
l'interdit et de la liberté, tels qu'ils sont (im)posés
par la religion et le politique au nom de Vérités
prétendant à l'universalité en raison de leur
révélation. Au-delà, la provocation de la
violence de l'érotisme libertin est donc mis au
service d'une critique radicale et absolue de la
religion et, en même temps, d'une revendication
libertaire qui, parce qu'humaniste, est… athée.
Dans leur critique de la religion,
les libertins s'attachent tout autant à démontrer
l'inexistence de dieu en se fondant sur des
arguments de Raison ainsi que sur les lois de la
nature que l'impossibilité de prouver l'existence
de dieu en arguant d'un humanisme qui remet
l'humain à la mesure de toute chose mais une
mesure qui, au regard de la nature, n'est pas…
une démesure.
Au XVIIIème siècle
comme au XVIIème siècle,
les deux ordres en place - la monarchie et la
religion catholique - ne se sont pas trompées et
s'ils n'ont cessé de poursuivre de leurs foudres
-emprisonnement, internement psychiatrique,
bannissement, exécution capitale - le mouvement
libertin ce n'est pas pour ses excès érotiques -
son libertinage - mais bien pour ses
revendications libertaires et la critique
radicale et absolue qu'il faisait d'eux.
L'athéisme des libertins, pour une
large part, ne s'est pas contenté d'être une
critique de l'aliénation - de l'imposture -
religieuse faite au nom d'un humanisme épris de
justice dont les revendications n'auraient été
que de réparation. Il a aussi été un projet
révolutionnaire de transformation des humains
- de l'humain - et de destruction de l'ordre
établi - temporel comme religieux -. Bien
qu'avançant masqué derrière un érotisme
exacerbé et l'apparence d'un propos
blasphématoire dénué de toute intention
opératoire, le mouvement libertin, d'une simple
philosophie de l'homme – même si c'était déjà
beaucoup ! – s'est érigé en un projet politique.
C'est pourquoi, nombre de
libertins rallieront avec enthousiasme et
ferveur les rangs de la Révolution de 1789 en
revendiquant d'emblée l'abolition de la monarchie
et de la religion et que plusieurs d'entre eux
payeront fort cher le prix de cet engagement.
Mais c'est pourquoi aussi la plupart seront déçus
- désenchantés – de ce qui, à leurs yeux, sera
une véritable trahison de l'idéal et du projet
révolutionnaires quand la Révolution renoncera à
l'abolition de l'Ordre – de tous les ordres –
pour substituer son propre ordre – avec son
cortège de terreur liberticide – et instaurer la
religion de l'Homme en place de celle de Dieu.
C'est pourquoi, les différentes
réactions qui ont suivi - et qui suivent encore -
la générosité et l'absolutisme de l'élan
révolutionnaire de 1789 ne se sont pas trompés
non plus en assignant le mouvement libertin à la
résidence infamante - mais infamante pour qui ? -
de la pornographie, dans sa forme achevée
qu'est le sadisme,
pour en faire oublier la dimension politique, et,
en quelque sorte, tuer dans l'œuf son poison
révolutionnaire : un athéisme de combat au
service d'un projet libertaire.
L'origine étymologique de
libertin est liberté. C'est pourquoi,
dans le contexte sémantique qui est le nôtre, et
pour éviter toute confusion abusive, volontaire
ou non, à l'expression de mouvement libertin,
en définitive, je préfère celui de mouvement
libertaire et à celle de libertinage -
comme philosophie, étique, projet politique,
théorie et méthodologie d'action, mode de vie… -
celle d'anarchisme.
*****
A présent, venons en au cas
"Sade".
Sade, un libertaire
perpétuellement emprisonné
Et, d'abord, voyons le
personnage historique :
Sade, Donatien Alphonse François,
comte de Sade, dit le marquis de, écrivain
français (Paris, 1740 ; Charenton, 1814). Issu
d'une vieille famille provençale, il entre chez
les jésuites de Louis-le-Grand (1750-1754), puis
fréquente le collège de Cavalerie royale. Nommé
capitaine, il participe à la guerre de Sept Ans
(1756-1763). Démobilisé après le traité de Paris,
Sade épouse Renée de Montreuil (17 mai 1763) avec
"l'agrément de la famille royale". Un ordre
(29 octobre 1763) le fait interner au donjon de
Vincennes "pour débauche outrée". Désormais, Sade
est "repéré". Sa singularité s'affirme, en même
temps qu'une inquiétante réputation s'attache à
sa personne. Ses multiples liaisons, ses
libertinages lui valent de nombreuses
incarcérations.
En 1768 éclate l'affaire Rose
Keller, une ouvrière réduite à la mendicité qui
s'échappe par la fenêtre d'une maison que Sade
occupe à Arcueil. Elle se plaint dans le village
d'avoir été séquestrée puis flagellée. Une peine
frappe
Sade.
En 1772, à Marseille, où il vit
avec son valet Latour, il est accusé de
flagellation, d'homosexualité et d'utilisation de
pastilles empoisonnées. Quatre filles publiques,
qui souffrent de douleurs d'entrailles, accusent
Sade de sodomie.
Il fait un nouveau séjour en prison, mais il
s'évade et voyage en Italie sous le nom de comte
de Mazan.
En 1774, Madame de Montreuil, sa
belle-mère,
le fait enfermer à Vincennes. Il semble
aujourd'hui que l'importance des délits de Sade
soit exagérée; on en commettait bien d'autres à
l'époque, qui n'ont pas valu à leurs auteurs la
malédiction qui a frappé Sade. Aussi l'hostilité
de Mme de Montreuil peut-elle être considérée
comme déterminante. On notera, de surcroît, que
les rapports de Sade et de son épouse étaient
bons, comme le prouve sa correspondance avec
elle.
En 1784, le prisonnier est
transféré à la Bastille, puis à Charenton,
hospice public pour malades mentaux. C'est
durant cette période qu'il écrit les Cent Vingt
Journées de Sodome ou l'École du libertinage
(1785) et Justine ou les Infortunes de la vertu
(1787).
Libéré (1790), il publie Justine
(1791). Arrêté pour "modérantisme", il est
conduit aux Madelonnettes puis transféré aux
Carmes, à Saint-Lazare et à la maison de santé de
Picpus. De nouveau libéré, il publie la
Philosophie dans le boudoir (1795), Aline et
Valcour (1795), la Nouvelle Justine (1797), les
Crimes de l'amour (1800). Ces ouvrages font
scandale et l'auteur de "l'infâme Justine" se
retrouve emprisonné par le régime bonapartiste,
d'abord à Sainte-Pélagie, à Bicêtre, enfin à
Charenton, où il meurt misérablement, au milieu
des malades, en 1814.
Sade reconnut
l'aspect excessif, outrancier, provocateur…
de son expérience, littéraire et
existentielle, dans une lettre qu'il adressa à sa
femme, du donjon de Vincennes, le 20 février 1791
: "Oui, je suis un libertin, je l'avoue : j'ai
conçu tout ce qu'on peut concevoir dans ce
genre-là, mais je n'ai certainement pas fait tout
ce que j'ai conçu et ne le ferai sûrement jamais.
Je suis un libertin, mais je ne suis pas un
criminel ni un meurtrier".
Dans son testament, admirable, il
exprime sa volonté de ne laisser aucune trace de
son passage sur la Terre et demande à être
enterré dans le parc de sa propriété, sans aucune
inscription.
"Chef-d'œuvre de l'infamie et de
la débauche", comme l'écrit Maurice Blanchot, la
vie du "divin marquis" fut celle d'un "coupable
de pur et simple libertinage".
L'œuvre sadienne
:
Héritier du naturalisme de Diderot
et de Rousseau, Sade, "l'esprit le plus libre"
(Apollinaire), a poussé cette philosophie jusqu'à
ses extrêmes conséquences. Il s'en est servi pour
justifier l'expansion sans limites de l'individu.
"Si la nature désapprouvait nos goûts", proclame
un des personnages, "elle ne nous les inspirerait
pas". Aussi la débauche et la cruauté
prennent-elles chez lui les dimensions de la
folie et du mythe. L'œuvre peut inspirer
l'épouvante. En y projetant, sans retenue, ses
obsessions et ses fantasmes, Sade n'en a pas
moins apporté aux philosophes un document
exceptionnel, et les surréalistes ont reconnu en
lui
le symbole de l'homme qui
s'insurge contre tous les interdits.
De fait,
la pensée de Sade a un caractère
politique,
ce qui le rapproche de tout le courant libertin,
si vigoureux au XVIIIe siècle.
Sade, qui veut réconcilier Éros et
Nature
("Tout est dans la nature", soutient-il), au nom
d'un athéisme absolu, sans concession, s'est
opposé au déisme, à l'Être suprême de
Robespierre, qu'il a accusé d'étouffer
la révolution totale,
laquelle devait être aussi celle des mœurs. C'est
ce qu'il exprime dans son texte célèbre,
"Français, encore un effort ! ", inclus
dans la Philosophie dans le boudoir mais aussi
dans sa lettre au cardinal
de Bernis
"Contre
l'Être Suprême (extraits)".
L'esprit du crime s'apparente chez
Sade à un rêve démesuré de la négation que les
lointaines possibilités pratiques dégradent : le
projet destructeur dépasse infiniment les hommes.
Si le héros sadien
paraît singulièrement libre à l'égard de ses
victimes, dont dépendent ses plaisirs, la
violence envers ces victimes vise autre chose
qu'elles et ne fait que vérifier frénétiquement
l'acte destructeur par lequel "il a réduit Dieu
et le monde à rien" (Maurice Blanchot).
La facilité du crime est
dérisoire. L'acte destructeur est simple. Mais le
monde où le héros sadien s'avance est un désert.
À l'aube des Cent Vingt Journées, le duc de
Blangis dit aux femmes réunies pour le plaisir de
quatre libertins : "Vous êtes enfermées dans une
citadelle impénétrable, qui que ce soit ne vous y
sait, vous êtes soustraites à vos amis, à vos
parents, vous êtes déjà mortes au monde".
Sade introduit dans le roman une
nouvelle dimension qui veut "offrir partout le
vice triomphant et la vertu victime de ses
sacrifices
[…]
dans la seule vue d'obtenir l'une des plus
sublimes leçons de morale que l'homme ait encore
reçues : c'était, on en conviendra, parvenir au
but par une route peu frayée jusqu'à présent".
C'est ainsi que Sade, voulant
prouver que la vertu est la seule raison du
malheur de Justine, fait alterner les scènes
d'orgies (succession de viols, d'incestes, de
monstruosités sexuelles) et les "dissertations
morales". Jean Paulhan a souligné ce mode de
l'accumulation répétitive, qui fait songer "aux
livres des grandes religions".
La pensée sadienne
:
La pensée sadienne n'est pas… la
théorie du sadisme. Le sadisme n'est le reflet ni
de la pensée, ni des faits et gestes de Sade mais
une perversion sexuelle – une maladie
psychologique – que Sade, en tant qu'écrivain
naturaliste a dépeinte au même titre que d'autres
perversions, psychologiques, sociales et
politiques.
Sade n'était pas un sadique - et,
a fortiori, le sadique par excellence,
voire le chantre, pour ne pas dire le dieu
du sadisme – mais un être humain, ayant
les mêmes forces et les mêmes
faiblesses que n'importe quel autre être
humain, ainsi qu'un écrivain et un penseur dont
la pensée humaniste relevait à la fois de
l'athéisme et de l'anarchisme.
S'il fut libertin au sens dérivé
du terme, il fut d'abord et avant tout un…
libertaire. Un amoureux et un militant passionné
de la liberté, un adversaire farouche,
indomptable et indompté de tous les liberticides.
Mais un libertaire qui fut, contre son gré, bien
entendu, un… perpétuel prisonnier.
Pour prouver ces affirmations, je
n'ai pas la place de me livrer ici au travail
monacal d'une exégèse de copiste.
Je me contenterai donc d'énoncer un certain
nombre de repères afin que les éventuelles
sceptiques puissent plus facilement orienter
leurs propres travaux de vérification :
•
dans l'œuvre sadienne, le discours
philosophique et politique prend nettement plus
de place que les descriptions orgiaques
•
ces discours n'ont pas
nécessairement un rapport avec l'action en
cours ; en particulier, ils ne sont pas
nécessairement la théorisation/justification de
cette action
•
le principal objet de ce discours
est la négation de dieu et de l'Autorité, qu'elle
soit temporelle ou religieuse, d'une part et,
d'autre part, la revendication d'une liberté
absolue et, en même temps, du Bonheur comme droit
universel et inaliénable
•
il y a chez Sade autant d'héroïnes
que de héros et la réification du partenaire
comme objet sexuel est le fait aussi bien de
femmes que d'hommes
•
femmes et hommes se partagent les
rôles de bourreaux et de victimes
•
Sade donne une définition du
bonheur fondée sur la plus élémentaire sagesse :
"ne pas faire à l'autre ce que l'on ne veut pas
que l'autre vous fasse"
•
il y a souvent des contradictions
immédiates entre la générosité du discours
tenu et l'action en cours, notamment lorsqu'il
s'agit d'une action violente. Ainsi, de deux
choses l'une : ou bien Sade ne savait pas ce
qu'il écrivait, ce dont on ne peut que douter
quand on sait la minutie qu'il apportait à sa
rédaction et que, la plupart du temps, il mettait
plus de temps à rédiger ses plans et consigner
ses annotations qu'à écrire l'histoire elle-même
; ou bien cette contradiction est l'un des
masques sous lequel Sade avance à l'instar de la
quasi totalité des écrivains libertins du
XVIIIème siècle. Et alors, il
n'importe pas de pointer la contradiction mais…
de lever le masque. Les appels sadiens au
bonheur, à la tranquillité de l'âme, au
stoïcisme, à l'égalité, à la Justice, à la
Liberté, à un Droit humain universel, à
l'abolition des privilèges, à la libération de
l'aliénation religieuse, à la condamnation de la
violence, à la Raison… sont trop nombreux, trop
martelés pour que soit mise en doute
l'intention humaniste et libertaire de l'auteur.
Ils sont trop redits, dans des formes différentes
mais avec le même fond, trop scandés pour qu'ils
soient niés, anéantis par la contradiction
dont il s'agit. Ils sont trop bien construits
selon un développement d'une logique méticuleuse,
savamment ordonnancée, hiérarchisée… pour être
écartés d'un revers de la main. Ce n'est pas
cette contradiction qui a du sens mais la
juxtaposition, l'affrontement, l'opposition qu'il
y a entre ce discours humaniste et la violence de
l'action. Or, si l'on s'attache non plus à
l'action mais aux acteurs on constate que,
certes, il y a parfois des victimes au sein des
classes dominantes – aristocratie, bourgeoisie et
clergé – mais que, en général, elles sont
toujours du… peuple quand leurs bourreaux sont
toujours des classes dominantes. Les
dénonciations et revendications du discours
prennent alors tout leur sens : elles sont
dirigées contre les classes dominantes qui,
légitimant leur domination sur une autorité
soit-disant divine, s'autorisent, par la
force, l'argent, la morale, l'ordre politique et
religieux…, à commettre tous les excès possibles
et imaginables contre le peuple. Et ce discours
n'est alors plus seulement un discours de
dénonciation, de protestation mais un appel à la
révolte contre les classes dominantes. Un appel à
la révolution pour détruire l'ordre en place et
construire une utopie où il n'y aurait
plus de contradiction entre les mots et les actes
•
même si c'est anecdotique, il
convient de rappeler que Sade a fait l'objet
d'une véritable persécution de la part de sa
belle-famille. Or, jamais, à aucun moment de sa
vie, il n'a commis le moindre acte… sadique
à son encontre alors même que, s'agissant de son
épouse, il en avait parfaitement le loisir
•
jusqu'en 1789, Sade a fait l'objet
de poursuites et même de persécutions judiciaires
sur l'initiative privée de sa belle-famille. Or,
lorsque la réaction a dénaturé l'intention du
projet révolutionnaire de 1789, ces poursuites et
persécutions se sont poursuivies mais, alors, du
chef du pouvoir en place et pour des motifs qui
ne relevaient plus du libertinage mais du
trouble apporté à l'ordre
public, d'atteinte à la sécurité de l'État, de
complot girondin…, bref… du politique,
ce qui, historiquement, démonter bien que le
danger que représentait Sade était dans son
discours sadien et non dans son écriture
sadique.
•
de son vivant, Sade n'a jamais
véritablement été reconnu comme un écrivain
libertin et, en matière de littérature
érotique, c'était Crébillon fils qui était
considéré comme le chef de file de ce genre
littéraire. En revanche, de son vivant, et plus
particulièrement à partir de 1789, Sade a été
reconnu – par la Police et la Justice – comme
un dangereux agitateur politique, un
auteur politique et, ne pouvant pas être accusé
de révolutionnaire par les fils (indignes)
de la Révolution, de factieux, de
séditieux, toutes accusations qui, de nos
jours, se résumeraient en celle… d'anarchiste.
•
Sade a fait l'objet de plusieurs
internements psychiatriques sur décision
de justice ou à la discrétion de l'autorité
administrative ou du pouvoir politique. Or, à
cette époque le libertinage, même dans sa
forme excessive qu'est le sadisme, n'était
pas considéré comme une maladie mais comme une
dépravation morale.
Il n'était donc pas justiciable d'un traitement
médical mais de la prison et, au besoin, en ce
qui concerne notamment la sodomie, du bûcher ou
du gibet. En revanche, à cette époque, comme de
nos jours encore, l'internement psychiatrique
était une mesure, discrétionnaire et discrète,
qui permettait de régler des problèmes
familiaux – notamment de nature patrimoniale
– ou de museler des oppositions politiques sans
que l'opinion publique et celle de
l'intelligentsia en soit informée. Si Sade avait
été considéré comme un sadique et qui,
plus est, l'apôtre du sadisme, il n'aurait
eu droit qu'à l'emprisonnement, voie à une
exécution capitale.
•
malgré toutes les dépravations
sexuelles dont il a été accusé
et la multitude d'opportunités légales qui
pouvaient s'offrir pour se débarrasser de ce
suppôt de Satan, Sade n'a été condamné à mort
que pour un motif politique - complot girondin -
.
Sade, avant de mourir, a voulu
jouer un ultime tour aux hommes et à l'Histoire
en organisant la disparition mystérieuse de son
crâne. Ce tour de passe-passe a réussi mais ce
sont les hommes et l'Histoire qui, en définitive,
auront joué un sale tour posthume au divin
marquis en confondant l'humanisme sadien avec
le sadisme et réduisant son anarcho-athéisme
à une perversion sexuelle aggravé d'une
dépravation morale.
Il n'empêche que, une fois de
plus, malgré tout, l'Histoire a retenu le nom de
la victime - Sade, Donatien Alphonse François,
comte de Sade, dit le marquis de, dit encore le
divin marquis – et non ceux des juges,
des gardiens et des bourreaux.
Il n'empêche que, de nos jours
encore, ce sont les livres de Sade qu'on lit avec
le frisson jouissif de la désobéissance, du
blasphème, de l'interdit bravé, du tabou enfreint
et non ceux de ses détracteurs et de ses
accusateurs.
L'homme Sade, libertaire de
conviction et de pratique, athée conséquent
jusqu'à sa son dernier souffle de vie, est mort
prisonnier. La pensée sadienne alors pu prendre
pleinement son envol et, depuis, elle ne cesse de
sillonner librement cet espace infini qu'est
celui de la libre pensée.
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