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Extrait d’une discussion en français et en
anglais entre Michel Foucault, Noam Chomsky et
Fons Elders. Cette conférence a été enregistrée à
l’Ecole supérieure du technologie de Eindhoven,
en novembre 1971, et diffusée à la télévision
néerlandaise. Elle est parue sous le titre : «
Human Nature : Justice versus Power », in Elders
(F.), éd., Reflexive Water : The Basic Concerns
of Mankind, Londres, Souvenir Press, 1974, pp.
135-197. Traduit pas A. Rabinovirch.
"DÉBUT"
F. ELDERS : Passons maintenant à la seconde
partie de la discussion, la politique. Je
voudrais d'abord demander à monsieur Foucault
pourquoi il s'intéresse autant à la politique,
qu'il préfère, m'a-t-il dit, à la philosophie.
M. FOUCAULT : Je ne me suis jamais occupé de
philosophie.
Mais ce n'est pas le problème. Votre question est
: pourquoi est-ce que je m'intéresse autant à la
politique? Pour vous répondre très simplement, je
dirais : pourquoi ne devrais-je pas être
intéressé? Quelle cécité, quelle surdité, quelle
densité d'idéologie auraient le pouvoir de
m'empêcher de m'intéresser au sujet sans doute le
plus crucial de notre existence, c'est-à-dire la
société dans laquelle nous vivons, les relations
économiques dans lesquelles elle fonctionne, et
le système qui définit les formes régulières, les
permissions et les interdictions régissant
régulièrement notre conduite? L'essence de notre
vie est faite, après tout, du fonctionnement
politique de la société dans laquelle nous nous
trouvons.
Aussi je ne peux pas répondre à la question
pourquoi je devrais m'y intéresser; je ne peux
que vous répondre en vous demandant pourquoi je
ne devrais pas être intéressé.
F. ELDERS: Vous êtes obligé de vous y intéresser,
c'est cela?
M. FOUCAULT : Oui, du moins, il n'y a rien de
bizarre à cela qui mérite une question ou une
réponse. Ne pas s'intéresser à la politique, cela
serait un vrai problème. Au lieu de me poser
cette question, posez-la à quelqu'un qui ne se
préoccupe pas de politique. Alors vous aurez le
droit de vous écrier: «Comment, cela ne vous
intéresse pas?»
F. ELDERS : Oui, peut-être. Monsieur Chomsky,
nous désirons tous vivement connaître vos
objectifs politiques, particulièrement en
relation avec votre célèbre anarcho-syndicalisme
ou, comme vous l'avez défini vous-même, votre
socialisme libertaire. Quels en sont les buts
essentiels?
N. CHOMSKY : Je résisterai à l'envie de répondre
à votre précédente question, si intéressante, et
je m'en tiendrai à celle-ci.
Je vais d'abord me référer à un sujet que nous
avons déjà évoqué, c'est-à-dire, si je ne me
trompe, qu'un élément fondamental de la nature
humaine est le besoin de travail créatif, de
recherche créatrice, de création libre sans effet
limitatif arbitraire des institutions
coercitives; il en découle ensuite bien sûr
qu'une société décente devrait porter au maximum
les possibilités de réalisation de cette
caractéristique humaine fondamentale. Ce qui
signifie vaincre les éléments de répression,
d'oppression, de destruction et de contrainte qui
existent dans toute société, dans la nôtre par
exemple, en tant que résidu historique.
Toute forme de coercition, de répression, de
contrôle autocratique d'un domaine de
l'existence, comme par exemple la propriété
privée d'un capital, ou le contrôle de l'État de
certains aspects de la vie humaine, toute
restriction imposée à une entreprise humaine peut
être justifiée si elle doit l'être uniquement en
fonction d'un besoin de subsistance, d'une
nécessité de survie, ou de défense contre un sort
horrible ou quelque chose de cet ordre. Elle ne
peut être justifiée intrinsèquement. Il faut
plutôt l'éliminer.
Je pense que, du moins dans les sociétés
occidentales technologiquement avancées, nous
pouvons éviter les besognes ingrates, inutiles
et, dans une certaine marge, partager ce
privilège avec la population; le contrôle
autocratique centralisé des institutions
économiques -j'entends aussi bien le capitalisme
privé que le totalitarisme d'État ou les
différentes formes mixtes de capitalisme d'État
qui existent ici ou là- est devenu un vestige
destructeur de l'histoire.
Tous ces vestiges doivent être éliminés en faveur
d'une participation directe sous la forme de
conseils de travailleurs ou d'autres libres
associations que les individus constituent
eux-mêmes dans le cadre de leur existence sociale
et de leur travail productif.
Un système fédéré, décentralisé de libres
associations, incorporant des institutions
économiques et sociales, constituerait ce que
j'appelle l'anarcho-syndicalisme; il me semble
que c'est la forme appropriée d'organisation
sociale pour une société technologique avancée,
dans laquelle les êtres humains ne sont pas
transformés en instruments, en rouages du
mécanisme. Aucune nécessité sociale n'exige plus
que les êtres humains soient traités comme des
maillons de la chaîne de production; nous devons
vaincre cela par une société de liberté et de
libre association, où la pulsion créatrice
inhérente à la nature humaine pourra se réaliser
pleinement de la façon qu'elle le décidera.
De nouveau, comme M. Foucault, je ne vois pas
comment un être humain pourrait ne pas
s'intéresser à cette question.
F. ELDERS : Croyez-vous, monsieur Foucault, que
nous puissions qualifier nos sociétés de
démocratiques, après avoir écouté la déclaration
de M. Chomsky?
M. FOUCAULT : Non, je ne crois absolument pas que
notre société soit démocratique.
Si on entend par démocratie l'exercice effectif
du pouvoir par une population qui n'est ni
divisée ni ordonnée hiérarchiquement en classes,
il est parfaitement clair que nous en sommes très
éloignés. Il est tout aussi clair que nous vivons
sous un régime de dictature de classe, de pouvoir
de classe qui s'impose par la violence, même
quand les instruments de cette violence sont
institutionnels et constitutionnels. Et à un
degré où il n'est pas question de démocratie pour
nous.
Bien. Quand vous m'avez demandé pourquoi je
m'intéressais à la politique, j'ai refusé de
répondre parce que cela me paraissait évident,
mais peut-être votre question était-elle: de
quelle manière vous intéressez-vous à la
politique?
Vous m'auriez posé cette question, ce que d'une
certaine manière vous avez fait, je vous dirais
alors que je suis beaucoup moins avancé dans ma
démarche, je vais beaucoup moins loin que M.
Chomsky. C'est-à-dire que j'admets n'être pas
capable de définir ni à plus forte raison de
proposer un modèle de fonctionnement social idéal
pour notre société scientifique ou technologique.
En revanche, l'une des tâches qui me paraît
urgente, immédiate, au-dessus de toute autre, est
la suivante: nous devons indiquer et montrer,
même lorsqu'elles sont cachées, toutes les
relations du pouvoir politique qui contrôle
actuellement le corps social, l'opprime ou le
réprime.
Je veux dire ceci: c'est l'habitude, du moins
dans la société européenne, de considérer que le
pouvoir est localisé dans les mains du
gouvernement et s'exerce grâce à un certain
nombre d'institutions particulières comme
l'Administration, la police, l'armée et
l'appareil de l'État. On sait que toutes ces
institutions sont faites pour élaborer et
transmettre un certain nombre de décisions au nom
de la nation ou de l'État, les faire appliquer et
punir ceux qui n'obéissent pas. Mais je crois que
le pouvoir politique s'exerce encore par
l'intermédiaire d'un certain nombre
d'institutions qui ont l'air de n'avoir rien en
commun avec le pouvoir politique, qui ont l'air
d'être indépendantes de lui alors qu'elles ne le
sont pas.
On sait cela à propos de la famille, de
l'Université et, d'une façon générale, de tout le
système scolaire qui, en apparence, est fait pour
distribuer le savoir, est fait pour maintenir au
pouvoir une certaine classe sociale et exclure
des instruments du pouvoir toute autre classe
sociale. Les institutions de savoir, de
prévoyance et de soins, comme la médecine, aident
aussi à soutenir le pouvoir politique. C'est
évident à un point scandaleux dans certains cas
liés à la psychiatrie.
Il me semble que, dans une société comme la
nôtre, la vraie tâche politique est de critiquer
le jeu des institutions apparemment neutres et
indépendantes; de les critiquer et de les
attaquer de telle manière que la violence
politique qui s'exerçait obscurément en elles
soit démasquée et qu'on puisse lutter contre
elles.
Cette critique et ce combat me paraissent
essentiels pour différentes raisons: d'abord,
parce que le pouvoir politique va beaucoup plus
profond qu'on ne le soupçonne; il a des centres
et des points d'appui invisibles, peu connus; sa
vraie résistance, sa vraie solidité se trouve
peut-être là où on ne s'y attend pas. Peut-être
ne suffit il pas de dire que, derrière les
gouvernements, derrière l'appareil d'État, il y a
la classe dominante; il faut situer le point
d'activité, les places et les formes sous
lesquelles s'exerce cette domination. Et parce
que cette domination n'est pas simplement
l'expression, en termes politiques, de
l'exploitation économique, elle est son
instrument, et dans une large mesure la condition
qui la rend possible; la suppression de l'une
s'accomplit par le discernement exhaustif de
l'autre. Si on ne réussit pas à reconnaître ces
points d'appui du pouvoir de classe, on risque de
leur permettre de continuer à exister et de voir
se reconstituer ce pouvoir de classe après un
processus révolutionnaire apparent.
N. CHOMSKY : Oui, je suis certainement d'accord
avec cela, non seulement dans la théorie, mais
aussi dans l'action. Il existe deux tâches
intellectuelles: celle dont je parlais consiste à
essayer de créer une vision d'une société future
juste; à créer une théorie sociale humanitaire
fondée, si possible, sur un concept solide de
l'essence de la nature humaine. C'est la première
tâche.
La seconde consiste à comprendre clairement la
nature du pouvoir, de l'oppression, de la terreur
et de la destruction dans notre propre société.
Cela inclut certainement les institutions que
vous avez mentionnées, au même titre que les
institutions centrales de toute société
industrielle, à savoir les établissements
économiques, financiers et commerciaux, et, dans
la période à venir, les grandes multinationales
qui ce soir ne sont pas très éloignées de nous
(Philips à Eindhoven!).
Ce sont les institutions essentielles
d'oppression, de coercition et de loi
autocratique qui paraissent neutres malgré tout
ce qu'elles disent: nous sommes dépendants de la
démocratie de marché, et cela doit être
interprété précisément en fonction de leur
pouvoir autocratique, y compris la forme
particulière de contrôle qui vient de la
domination des forces du marché dans une société
inégalitaire.
Nous devons sûrement comprendre ces faits, et
aussi les combattre. Il me semble qu'ils
s'inscrivent dans le domaine de nos engagements
politiques, qui absorbent l'essentiel de notre
énergie et de nos efforts. Je ne veux pas évoquer
mon expérience personnelle à ce propos, mais
c'est là que réside mon engagement et celui de
tous, j'imagine.
Je pense cependant que ce serait une grande honte
d'écarter totalement la tâche plus abstraite et
philosophique de reconstituer le lien entre un
concept de la nature humaine qui donne son
entière portée à la liberté, la dignité et la
créativité, et d'autres caractéristiques humaines
fondamentales, et de le relier à une notion de la
structure sociale où ces propriétés pourraient se
réaliser et où prendrait place une vie humaine
pleine de sens.
En fait, si nous pensons à la transformation ou à
la révolution sociales, bien qu'il soit absurde
de vouloir définir en détaille but que nous
poursuivons, nous devrions savoir un peu où nous
croyons aller, et ce genre de théorie peut nous
le dire.
M. FOUCAULT : Oui, mais n'y a-t-il pas ici un
danger? Si vous dites qu'une certaine nature
humaine existe, que cette nature humaine n'a pas
reçu dans la société actuelle les droits et les
possibilités qui lui permettent de se réaliser...
c'est ce que vous avez dit, je crois.
N. CHOMSKY : Oui.
M. FOUCAULT : Si on admet cela, ne risque-t-on
pas de définir cette nature humaine - qui est à
la fois idéale et réelle, cachée et réprimée
jusqu'à maintenant- dans des termes empruntés à
notre société, à notre civilisation, à notre
culture?
Je vais prendre un exemple qui est un peu
simplificateur. Le socialisme d'une certaine
période, à la fin du XIXe siècle et au début du
XXe siècle, admettait que, dans les sociétés
capitalistes, l'homme ne recevait pas toutes les
possibilités de développement et de réalisation;
que la nature humaine était effectivement aliénée
dans le système capitaliste. Et il rêvait d'une
nature humaine enfin libérée.
Quel modèle utilisait-il pour concevoir,
projeter, réaliser cette nature humaine? C'était
en réalité le modèle bourgeois.
Il considérait qu'une société désaliénée était
une société qui faisait place, par exemple, à une
sexualité de type bourgeois, à une famille de
type bourgeois, à une esthétique de type
bourgeois. C'est d'ailleurs tellement vrai que
cela s'est passé ainsi en Union soviétique et
dans les démocraties populaires : une sorte de
société a été reconstituée, transposée de la
société bourgeoise du XIXe siècle.
L'universalisation du modèle bourgeois a été
l'utopie qui a inspiré la constitution de la
société soviétique.
Le résultat est que vous avez saisi vous aussi à
quel point il est difficile de définir la nature
humaine.
N'est-ce pas là qu'est le risque de nous induire
en erreur? Mao Zedong parlait de la nature
humaine bourgeoise et de la nature humaine
prolétarienne, et il considérait que ce n'était
pas la même chose.
N. CHOMSKY : Vous voyez, je pense que, dans le
domaine intellectuel de l'action politique, où
nous essayons de construire une vision d'une
société juste et libre sur la base d'une notion
de la nature humaine, nous affrontons le même
problème que dans l'action politique immédiate,
c'est-à-dire que nous éprouvons la nécessité
d'agir devant l'importance des problèmes, mais
que nous sommes conscients d'obéir à une
compréhension très partielle des réalités
sociales et, dans ce cas, des réalités humaines.
Par exemple, pour être concret, une partie
importante de ma propre activité a réellement à
voir avec la guerre du Viêt-nam et une partie de
mon énergie est absorbée par la désobéissance
civile. Aux États-Unis, la désobéissance civile
est une action dont les effets comportent une
marge considérable d'incertitudes. Par exemple,
elle menace l'ordre social d'une manière qui peut
conduire au fascisme; ce serait très mauvais pour
l'Amérique, le Viêt-nam, les Pays-Bas et tous les
autres pays. Vous savez, si un Léviathan comme
les Etats-Unis devenait réellement fasciste, cela
poserait beaucoup de problèmes; il y a donc un
danger dans cet acte concret.
D'autre part, si nous ne courons pas ce risque,
la société d'Indochine sera mise en pièces par la
puissance américaine. Face à de telles
incertitudes, il faut choisir un mode d'action.
De même, dans le domaine intellectuel se
présentent les incertitudes que vous définissiez
fort justement. Notre concept de la nature
humaine est certainement limité; il est en partie
conditionné socialement, restreint par nos
propres défauts de caractère et les limites de la
culture intellectuelle dans laquelle nous
existons. En même temps, il est capital que nous
connaissions les objectifs impossibles que nous
cherchons à atteindre, si nous espérons atteindre
quelques objectifs possibles. Cela signifie que
nous devons être assez audacieux pour émettre des
hypothèses et inventer des théories sociales sur
la base d'une connaissance partielle, tout en
restant ouverts à la forte possibilité, en fait à
l'écrasante probabilité d'échec qui nous guette,
du moins dans certains domaines.
F. ELDERS : Oui, peut-être serait-il intéressant
d'approfondir ce problème de stratégie. Je
suppose que ce que vous appelez désobéissance
civile est sans doute ce que nous entendons par
action extraparlementaire?
N. CHOMSKY : Non, cela va plus loin. L'action
extraparlementaire inclut une manifestation
légale de masse, mais la désobéissance civile est
plus étroite, elle implique un défi direct de ce
que l'État prétend, à tort selon moi, être la
loi.
F. ELDERS : Aussi, par exemple, dans le cas des
Pays-Bas, il y a eu un recensement de la
population. Nous avons dû répondre à des
formulaires officiels. Est-ce de la désobéissance
civile de refuser de les remplir?
N. CHOMSKY : Exact. Je serai un peu plus prudent
à ce sujet parce que, reprenant un point
important du discours, un développement important
de M. Foucault, on n'autorise pas nécessairement
l'État à définir ce qui est légal. Maintenant,
l'État a le pouvoir d'imposer un certain concept
de ce qui est légal, cela n'implique pas que ce
soit juste: l'État peut parfaitement se tromper
dans sa définition de la désobéissance civile.
Par exemple, aux États-Unis, faire dérailler un
train de munitions destinées au Viêt-nam est un
acte de désobéissance civile; l'État se trompe,
car c'est un acte approprié, légal et nécessaire.
Mener une action qui empêche l'État de commettre
des crimes est tout à fait juste, comme de violer
le Code de la route pour empêcher un meurtre.
Si je brûle un feu rouge pour empêcher de
mitrailler un groupe de gens, ce n'est pas un
acte illégal, mais de l'assistance à personne en
danger; aucun juge sain d'esprit ne m'inculpera.
Ce que les autorités d'État définissent comme de
la désobéissance civile est un comportement
légal, obligatoire, qui viole les commandements
de l'État, légaux ou non. On doit donc être
prudent lorsqu'on parle de choses illégales.
M. FOUCAULT : Oui, mais je voudrais vous poser
une question. Aux États-Unis, lorsque vous
commettez un acte illégal, est-ce que vous le
justifiez en fonction d'une justice idéale ou
d'une légalité supérieure, ou par la nécessité de
la lutte des classes, parce que c'est essentiel,
à ce moment-là, pour le prolétariat dans sa lutte
contre la classe dominante?
N. CHOMSKY : J'aimerais adopter le point de vue
de la Cour suprême américaine, et sans doute
d'autres tribunaux dans les mêmes circonstances;
c'est-à-dire définir la question dans le contexte
le plus étroit possible. Je crois que finalement
il serait très raisonnable, la plupart du temps,
d'agir contre les institutions légales d'une
société donnée, si cela permettait d'ébranler les
sources du pouvoir et de l'oppression dans cette
société.
Cependant, dans une très large mesure, la loi
existante représente certaines valeurs humaines
respectables; et correctement interprétée, cette
loi permet de contourner les commandements de
l'État. Je pense qu'il est important d'exploiter
ce fait...
M. FOUCAULT : Oui.
N. CHOMSKY : …et d'exploiter les domaines de la
loi qui sont correctement définis, et ensuite
peut-être agir directement contre ceux qui ne
font que ratifier un système de pouvoir.
M. FOUCAULT : Mais, je...
N. CHOMSKY : Laissez-moi dire...
M. FOUCAULT : Ma question était celle-ci, lorsque
vous commettez un acte clairement illégal...
N. CHOMSKY : ...que je considère comme illégal,
et pas seulement l'État.
M. FOUCAULT : Non, non, que l'État.
N. CHOMSKY : ... que l'État considère comme
illégal...
M. FOUCAULT: …que l'État considère comme illégal.
N. CHOMSKY : Oui.
M. FOUCAULT : Commettez-vous cet acte en vertu
d'une idée de la justice ou parce que la lutte
des classes le rend utile ou nécessaire? Vous
référez-vous à une justice idéale? C'est cela mon
problème.
N. CHOMSKY : De nouveau, très souvent, quand
j'accomplis un acte que l'État considère comme
illégal, j'estime qu'il est légal; c'est-à-dire
que l'État est criminel. Dans certains cas, ce
n'est pas vrai. Je vais être très concret et
passer de la lutte des classes à la guerre
impérialiste, où la situation est plus claire et
plus facile.
Prenons le droit international, instrument très
faible, nous le savons, mais qui comporte des
principes très intéressants. Sous beaucoup
d'aspects, c'est l'instrument des puissants:
c'est une création des États et de leurs
représentants. Les mouvements de masse des
paysans n'ont absolument pas participé à son
élaboration.
La structure du droit international reflète ce
fait; elle offre un champ d'intervention beaucoup
trop vaste aux structures de pouvoir existantes
qui se définissent comme des États contre les
intérêts des masses de gens organisées en
opposition aux États.
C'est un défaut fondamental du droit
international, et je pense qu'il est dénué de
validité au même titre que le droit divin des
rois. C'est simplement un instrument des
puissants désireux de conserver leur pouvoir.
Nous avons donc toutes les raisons de nous y
opposer.
Il existe une autre sorte de droit international.
Des éléments intéressants, inscrits dans les
principes de Nuremberg et la charte des Nations
unies, autorisent, en fait, je crois, requièrent
du citoyen d'agir contre son propre État d'une
manière considérée à tort comme criminelle par
l'État. Néanmoins, il agit en toute légalité,
parce que le droit international interdit la
menace ou l'usage de la force dans les affaires
internationales, sauf dans des circonstances très
précises, dont ne fait pas partie la guerre du
Viêt-nam. Dans ce cas particulier, qui
m'intéresse énormément, l'État américain agit
comme un criminel. Et les gens ont le droit
d'empêcher les criminels de commettre leurs
forfaits. Ce n'est pas parce que le criminel
prétend que votre action est illégale quand vous
cherchez à l'arrêter que c'est la vérité.
Une illustration frappante est l'affaire des
Pentagon Papers aux États- Unis, dont vous avez
sûrement entendu parler.
En deux mots et en laissant de côté les questions
de procédure, l'État cherche à poursuivre les
gens qui dénoncent ses crimes.
Évidemment c'est absurde, et on ne doit accorder
aucune attention à cette distorsion du processus
judiciaire raisonnable. En outre, je pense que le
système actuel de la justice explique cette
absurdité. Sinon, nous devrions alors nous y
opposer.
M. FOUCAULT : C'est donc au nom d'une justice
plus pure que vous critiquez le fonctionnement de
la justice. C'est une question importante pour
nous actuellement. Il est vrai que, dans toutes
les luttes sociales, il y a une question de
justice. Plus précisément, le combat contre la
justice de classe, contre son injustice fait
toujours partie de la lutte sociale; démettre les
juges, changer les tribunaux, amnistier les
condamnés, ouvrir les prisons fait partie depuis
toujours des transformations sociales dès
qu'elles deviennent un peu violentes. À l'heure
actuelle, en France, les fonctions de justice et
de police sont la cible de nombreuses attaques de
la part de ceux qu'on appelle les «gauchistes ».
Mais si la justice est en jeu dans un combat,
c'est en tant qu'instrument de pouvoir; ce n'est
pas dans l'espoir que, finalement, un jour, dans
cette société ou une autre, les gens seront
récompensés selon leurs mérites, ou punis selon
leurs fautes. Plutôt que de penser à la lutte
sociale en termes de justice, il faut mettre
l'accent sur la justice en termes de lutte
sociale.
N. CHOMSKY : Oui, mais vous croyez sûrement que
votre rôle dans la lutte est juste, que votre
combat est juste, pour introduire un concept d'un
autre domaine. Je pense que c'est important. Si
vous aviez l'impression de mener une guerre
injuste, vous raisonneriez autrement.
Je voudrais reformuler légèrement ce que vous
avez dit. Il me semble que la différence ne se
situe pas entre la légalité et la justice idéale,
mais entre la légalité et une justice plus juste.
Bien sûr, nous ne sommes absolument pas en mesure
de créer un système juridique idéal, pas plus
qu'une société idéale. Nous n'en savons pas
assez, nous sommes trop limités, trop partiaux.
Devant agir comme des êtres sensibles et
responsables, nous pouvons imaginer une société
et une justice meilleures, et même les créer. Ce
système aura certainement ses défauts, mais en le
comparant à celui qui existe déjà, sans croire
que nous avons atteint le système idéal, nous
pouvons avoir le raisonnement suivant: le concept
de légalité et celui de justice ne sont ni
identiques ni totalement distincts. Dans la
mesure où la légalité englobe la justice, au sens
d'une meilleure justice se référant à une
meilleure société, nous devons obéir à la loi et
forcer l'État, les grandes entreprises et la
police à obéir à la loi, si nous en avons le
pouvoir.
Bien entendu, là où le système juridique tend à
représenter non pas une meilleure justice, mais
des techniques d'oppression codifiées dans un
système autocratique particulier, alors un être
humain raisonnable devra les ignorer et les
contrer, au moins dans le principe, s'il ne le
peut pas, pour une raison quelconque, dans les
faits.
M. FOUCAULT : Je voudrais simplement répondre à
votre première phrase; vous avez dit que si vous
ne considériez pas que la guerre que vous faites
à la police était juste, vous ne la feriez pas.
Je vous répondrai dans les termes de Spinoza. Je
vous dirai que le prolétariat ne fait pas la
guerre à la classe dirigeante parce qu'il
considère que cette guerre est juste. Le
prolétariat fait la guerre à la classe dirigeante
parce que, pour la première fois dans l'histoire,
il veut prendre le pouvoir. Et parce qu'il veut
renverser le pouvoir de la classe dirigeante il
considère que cette guerre est juste.
N. CHOMSKY : Je ne suis pas d'accord.
M. FOUCAULT : On fait la guerre pour gagner et
non parce qu'elle est juste.
N. CHOMSKY : Personnellement, je ne suis pas
d'accord. Par exemple, si j'arrivais à me
convaincre que l'accession du prolétariat au
pouvoir risque de conduire à un État policier
terroriste où la liberté et la dignité, et des
relations humaines convenables, disparaîtront,
j'essaierai de l'empêcher. Je pense que la seule
raison d'espérer un tel événement est de croire,
à tort ou à raison, que des valeurs humaines
fondamentales peuvent bénéficier de ce transfert
de pouvoir.
M. FOUCAULT : Quand le prolétariat prendra le
pouvoir, il se peut qu'il exerce à l'égard des
classes dont il vient de triompher un pouvoir
violent, dictatorial et même sanglant.
Je ne vois pas quelle objection on peut faire à
cela. Maintenant, vous me direz: si le
prolétariat exerce ce pouvoir sanglant,
tyrannique et injuste à l'égard de lui-même?
Alors je vous répondrai: ça ne peut se produire
que si le prolétariat n'a pas réellement pris le
pouvoir, mais une classe extérieure au
prolétariat, ou un groupe de gens intérieur au
prolétariat, une bureaucratie ou les restes de la
petite bourgeoisie.
N.CHOMSKY : Cette théorie de la révolution ne me
satisfait pas pour une quantité de raisons,
historiques ou non. Même si on devait l'accepter
dans le cadre de l'argumentation, cette théorie
soutient que le prolétariat a le droit de prendre
le pouvoir et de l'exercer dans la violence, le
sang et l'injustice, sous le prétexte, selon moi
erroné, que cela conduira à une société plus
juste où l'État dépérira et où les prolétaires
formeront une classe universelle, etc. Sans cette
justification future, le concept d'une dictature
violente et sanglante du prolétariat serait
parfaitement injuste. C'est un autre problème,
mais je suis très sceptique quant à une dictature
violente et sanglante du prolétariat, surtout
lorsqu'elle est exprimée par des représentants
auto désignés d'un parti d'avant-garde qui, nous
en avons l'expérience historique suffisante pour
le savoir et le prédire, seront simplement les
nouveaux dirigeants de cette société.
M. FOUCAULT : Oui, mais je n'ai pas parlé du
pouvoir du prolétariat, qui serait en soi
injuste. Vous avez raison de dire que ce serait
trop facile. Je voudrais dire que le pouvoir du
prolétariat pourrait, dans une certaine période,
impliquer la violence et une guerre prolongée
contre une classe sociale dont il n'a pas encore
entièrement triomphé.
N. CHOMSKY : Eh bien, je ne dis pas qu'il est
absolu. Par exemple, je ne suis pas un pacifiste
à tout crin. Je n'affirme pas qu'il est mauvais
en toutes circonstances d'avoir recours à la
violence, bien que le recours à la violence soit
injuste en un sens. Je crois qu'il faut définir
une justice relative.
L'usage de la violence et la création de degrés
d'une certaine injustice relative ne peuvent se
justifier que si l'on affirme -avec la plus
grande prudence- tendre à un résultat plus
équitable. Sans cette base, c'est totalement
immoral, à mon avis.
M. FOUCAULT : Je ne pense pas que, quant au but
que le prolétariat se propose pour lui-même en
menant la guerre de classe, il soit suffisant de
dire que c'est en soi-même une plus grande
justice. Ce que le prolétariat veut faire en
chassant la classe actuellement au pouvoir, et en
prenant pour lui le pouvoir, c'est la
suppression, précisément, du pouvoir de classe en
général.
N. CHOMSKY : Bon, mais cette justification-là
vient après.
M. FOUCAULT : C'est la justification en termes de
pouvoir, pas en termes de justice.
N. CHOMSKY : Mais il s'agit de justice; parce que
le but atteint est censé être juste. Aucun
léniniste n'osera dire: «Nous, le prolétariat,
avons le droit de prendre le pouvoir, et de jeter
tout le monde dans le crématoire.» Si cela devait
se produire, il vaudrait mieux empêcher le
prolétariat d'accéder au pouvoir. L'idée est
qu'une période de dictature, peut-être même
violente et sanglante -pour les raisons que j'ai
mentionnées, je reste sceptique à ce sujet-, est
justifiée parce qu'elle signifie l'effondrement
et la fin de l'oppression de classe: un objectif
correct pour un être humain; c'est cette
qualification finale qui justifie toute
l'entreprise. Qu'il en soit ainsi au fond est une
autre affaire.
M. FOUCAULT : Si vous voulez, je vais être un peu
nietzschéen. En d'autres termes, il me semble que
l'idée de justice est en elle-même une idée qui a
été inventée et mise en oeuvre dans différents
types de sociétés comme un instrument d'un
certain pouvoir politique et économique, ou comme
une arme contre ce pouvoir. Mais il me semble que
de toute façon, la notion même de justice
fonctionne à l'intérieur d'une société de classe
comme revendication faite par la classe opprimée
et comme justification du côté des oppresseurs.
N. CHOMSKY : Je ne suis pas d'accord.
M. FOUCAULT : Et, dans une société sans classes,
je ne suis pas sûr qu'on ait encore à utiliser
cette notion de justice.
N. CHOMSKY : Là, je ne suis pas du tout d'accord.
Je pense qu'il existe une sorte de base absolue
-si vous insistez, je vais me trouver dans une
position difficile, parce que je ne peux pas la
développer clairement - résidant finalement dans
les qualités humaines fondamentales, sur
lesquelles se fonde une «vraie» notion de
justice.
Je juge un peu hâtif de caractériser nos systèmes
judiciaires actuels comme de simples instruments
d'oppression de classe; je ne crois pas qu'ils le
soient. Je pense qu'ils incarnent aussi d'autres
formes d'oppression, mais ils incarnent aussi une
recherche des véritables concepts de justice,
d'honneur, d'amour, de bonté et de sympathie, qui
sont à mon avis réels.
Je pense que, dans toute société future, qui ne
sera jamais parfaite, bien sûr, ces concepts
existeront, et permettront de mieux intégrer la
défense des besoins humains fondamentaux comme
les besoins de solidarité et de sympathie, et ils
refléteront probablement encore les injustices et
les éléments d'oppression de la société
existante.
Je crois cependant que ce que vous décrivez
correspond à une situation très différente. Par
exemple, prenons le cas d'un conflit national.
Deux sociétés essaient de se détruire. La notion
de justice n'entre pas en jeu. La seule question
qui se pose est la suivante: de quel côté
êtes-vous ? Allez-vous défendre votre propre
société et détruire l'autre?
Dans un sens, mis à part un certain nombre de
problèmes historiques, c'est la situation dans
laquelle se trouvaient les soldats qui se
massacraient dans les tranchées lors de la
Première Guerre mondiale. Ils se battaient pour
rien. Pour avoir le droit de se détruire les uns
les autres. Dans ce type de circonstances, la
justice ne joue aucun rôle.
Bien sûr, des personnes à l'esprit rationnel
l'ont souligné, et on les a jetées en prison à
cause de cela, comme Karl Liebknecht ou encore
Bertrand Russell, pour prendre un exemple de
l'autre camp. Ils comprenaient qu'aucune sorte de
justice n'autorisait ce massacre mutuel et qu'ils
avaient le devoir de le dénoncer. On les
considérait comme des fous, des cinglés, des
criminels, mais, bien sûr, c'étaient les seuls
hommes sains d'esprit de leur époque.
Dans le genre de circonstances que vous décrivez,
où la seule question est de savoir qui va gagner
ce combat mortel, je pense que la réaction
humaine normale doit être: dénoncer la guerre,
refuser toute victoire, essayer d'arrêter le
combat à tout prix - au risque d'être mis en
prison ou tué, sort de bien des gens
raisonnables.
Je ne crois pas que ce soit une situation typique
dans les affaires humaines, ni qu'elle s'applique
à la lutte des classes ou à la révolution
sociale. Dans ces cas-là, si on n'est pas capable
de justifier ce combat, il faut l'abandonner. On
doit montrer que la révolution sociale que l'on
conduit est menée à une fin de justice, pour
satisfaire des besoins humains fondamentaux, et
non pour donner le pouvoir à un autre groupe
simplement parce qu'il le veut.
M. FOUCAULT : Bien, ai-je encore du temps pour
répondre?
F. ELDERS : Oui.
M. FOUCAULT : Combien? Parce que...
F. ELDERS : Deux minutes.
M. FOUCAULT : Eh bien moi je dis que c'est
injuste...
N. CHOMSKY : Absolument, oui.
M. FOUCAULT : Non, mais je ne peux pas répondre
en si peu de temps. Je dirai simplement ceci.
Finalement, ce problème de nature humaine, dès
lors qu'il est resté posé en termes théoriques,
n'a pas provoqué de discussion entre nous. En
définitive, nous nous comprenons très bien sur
ces questions théoriques.
D'un autre côté, quand nous avons discuté du
problème de la nature humaine et des problèmes
politiques, des différences sont apparues entre
nous. Contrairement à ce que vous pensez, vous ne
pouvez m'empêcher de croire que ces notions de
nature humaine, de justice, de réalisation de
l'essence humaine sont des notions et des
concepts qui ont été formés à l'intérieur de
notre civilisation,dans notre type de savoir,dans
notre forme de philosophie, et que, par
conséquent, ça fait partie de notre système de
classes, et qu'on ne peut pas, aussi regrettable
que ce soit, faire valoir ces notions pour
décrire ou justifier un combat qui devrait - qui
doit en principe- bouleverser les fondements
mêmes de notre société. Il y a là une
extrapolation dont je n'arrive pas à trouver la
justification historique. C'est le point...
N. CHOMSKY : C'est clair.
F. ELDERS : Monsieur Foucault, si vous étiez
obligé de décrire notre société actuelle dans des
termes empruntés à la pathologie, quelle est la
forme de ses folies qui vous impressionnerait le
plus?
M. FOUCAULT : Dans notre société contemporaine?
F. ELDERS : Oui.
M. FOUCAULT : Vous voulez que je dise de quelle
maladie notre société est le plus affectée?
F. ELDERS : Oui.
M. FOUCAULT : La définition de la maladie et de
la folie, et la classification des fous, a été
faite de façon à exclure de notre société un
certain nombre de gens. Si notre société se
définissait comme folle, elle s'exclurait elle
même. Elle prétend le faire pour des raisons de
réforme interne. Personne n'est plus conservateur
que les gens qui vous disent que le monde moderne
est atteint d'anxiété ou de schizophrénie. C'est
en fait une manière habile d'exclure certaines
personnes ou certains schémas de comportement.
Je ne pense pas qu'on puisse, sauf par métaphore
ou par jeu, valablement dire que notre société
est schizophrène ou paranoïaque sans priver les
mots de leur sens psychiatrique. Si vous deviez
me pousser à l'extrême, je dirais que notre
société est atteinte d'une maladie vraiment très
curieuse, très paradoxale, dont nous n'avons pas
encore découvert le nom; et cette maladie mentale
a un symptôme très curieux, qui est le symptôme
même qui a provoqué la maladie mentale. Voilà.
F. ELDERS : Formidable. Eh bien, je crois que
nous pouvons immédiatement entamer la discussion.
INTERVENANT DANS LA SALLE : M. Chomsky, je
voudrais vous poser une question. Au cours du
débat, vous avez utilisé le terme «prolétariat»;
qu'entendez-vous par là, dans une société
technologique hautement développée? Je pense que
c'est une notion marxiste, qui ne représente pas
la situation sociologique exacte.
N. CHOMSKY : Votre remarque est très juste, c'est
l'une des raisons pour lesquelles j'essaie
d'éviter le sujet en disant qu'il me laisse très
sceptique, car je pense que nous devons donner à
la notion de prolétariat une nouvelle
interprétation adaptée à notre condition sociale
actuelle. J'aimerais renoncer à ce mot, qui est
si chargé de connotations historiques
spécifiques, et songer plutôt aux gens qui
accomplissent le travail productif de la société,
dans le domaine manuel et intellectuel. Ils
devraient être en mesure d'organiser les
conditions de leur travail, et de déterminer son
objectif et l'usage qui en est fait; était donné
mon concept de la nature humaine, je pense que
cela inclut partiellement tout le monde. Je crois
que tout être humain qui n'est déformé
ni physiquement ni mentalement -et ici je suis
convaincu, contrairement à M. Foucault, que le
concept de maladie mentale a probablement un
caractère absolu, du moins dans une certaine
mesure- est non seulement capable, mais est
désireux de produire un travail créatif s'il en a
l' opportunité. Je n'ai jamais vu un enfant
refuser de construire quelque chose avec des
cubes, ou d'apprendre quelque chose de nouveau,
ou de s'attaquer à la tâche suivante. Les adultes
sont différents uniquement parce qu'ils ont passé
du temps à l'école et dans d'autres institutions
répressives, qui ont chassé cette volonté.
Dans ce cas, le prolétariat - appelez-le comme
vous voulez- peut réellement être universel,
c'est-à-dire représenter tous les êtres mus par
le besoin humain fondamental d'être eux-mêmes, de
créer, d'explorer, d'exprimer leur curiosité...
INTERVENANT : Puis-je vous interrompre?
N. CHOMSKY : ... de faire des choses utiles, vous
savez.
INTERVENANT : Si vous utilisez une telle
catégorie, qui a un autre sens dans la pensée
marxiste...
N. CHOMSKY : C'est pourquoi j'ai dit que nous
devrions peut-être renoncer à ce concept.
INTERVENANT : Ne feriez-vous pas mieux de choisir
un autre terme? Dans cette situation, j'aimerais
poser encore une question: d'après vous, quels
groupes feront la révolution?
N. CHOMSKY: Oui, c'est une question différente.
INTERVENANT : C’est une ironie de l'histoire
qu'en ce moment des jeunes intellectuels issus de
la moyenne et de la haute bourgeoisie prétendent
être des prolétaires et nous appellent à
rejoindre le prolétariat. La conscience de classe
ne semble pas exister chez les vrais prolétaires.
C'est un grand dilemme.
N. CHOMSKY : Bon. Je pense que votre question est
concrète, spécifique, et très raisonnable.
Il n'est pas vrai, dans notre société, que tous
les gens fassent un travail utile, productif, ou
satisfaisant pour eux -c'est très loin de la
vérité- ou que, s'ils accomplissaient la même
activité dans des conditions de liberté, celle-ci
deviendrait productive et satisfaisante.
Un grand nombre de gens se consacrent plutôt à
d'autres genres d'activités. Par exemple, ils
gèrent l'exploitation, créent la consommation
artificielle, ou des mécanismes de destruction et
d'oppression, ou bien n'ont aucune place dans une
économie industrielle stagnante. Beaucoup de gens
sont privés de la possibilité d'avoir un travail
productif.
Je pense que la révolution, si vous voulez,
devrait se faire au nom de tous les êtres
humains; mais elle sera menée par certaines
catégories de gens réellement impliqués dans le
travail productif de la société, lequel diffère
selon les cas. Dans notre société il comprend, je
pense, les travailleurs intellectuels; il
comprend un spectre de population qui va des
travailleurs manuels aux ouvriers qualifiés, aux
ingénieurs, aux chercheurs, à une large classe de
professions libérales, à beaucoup d'employés du
secteur tertiaire, qui constitue la masse de la
population, au moins aux États-Unis et je pense
ici aussi.
Je pense donc que les révolutionnaires étudiants
n'ont pas entièrement tort: la façon dont
l'intelligentsia s'identifie est très importante
dans une société industrielle moderne. Il est
essentiel de se demander s'ils s'identifient
comme des managers sociaux, s'ils ont l'intention
de devenir des technocrates, des fonctionnaires
d'État ou des employés du secteur privé,ou s'ils
vont s'identifier à la force productive,qui
participe intellectuellement de la production.
Dans ce dernier cas, ils seront en mesure de
jouer un rôle correct dans une révolution sociale
progressiste. Dans le cas précédent, ils feront
partie de la classe des oppresseurs.
INTERVENANT : Merci.
F. ELDERS : Continuez, je vous prie.
INTERVENANT DANS LA SALLE : J'ai été frappé,
monsieur Chomsky, par ce que vous avez dit sur la
nécessité intellectuelle de créer de nouveaux
modèles de société. L'un des problèmes qui se
posent dans notre travail avec des groupes
d'étudiants d'Utrecht est la recherche d'une
cohérence des valeurs. L'une des valeurs que vous
avez plus ou moins mentionnée est la nécessité de
la décentralisation du pouvoir. Les gens sur le
terrain devraient participer à la prise des
décisions.
C'est la valeur de la décentralisation et de la
participation: mais, d'un autre côté, nous vivons
dans une société dans laquelle il est de plus en
plus nécessaire de prendre des décisions à
échelle mondiale. Afin de distribuer plus
équitablement l'aide sociale, une plus grande
centralisation peut être nécessaire. Ces
problèmes devraient être résolus à très haut
niveau. C'est l'une des incohérences de la
création de nouveaux modèles de société, et nous
aimerions connaître vos idées là-dessus.
J'ai encore une petite question -ou plutôt une
remarque: comment pouvez-vous, considérant votre
attitude très courageuse à l'égard de la guerre
du Viêt-nam, survivre dans une institution comme
le Massachusetts lnstitute Of Technology, connue
ici comme l'un des grands entrepreneurs de guerre
et producteur de décideurs intellectuels de ce
conflit?
N. CHOMSKY : Je vais d'abord répondre à la
seconde question, en espérant ne pas oublier la
première. Non, je vais commencer par la première;
si j'oublie l'autre, vous me la rappellerez.
En général, je suis en faveur de la
décentralisation. Je ne voudrais pas en faire un
principe absolu, mais, malgré une importante
marge de spéculation, j'imagine qu'un système de
pouvoir centralisé fonctionne très efficacement
dans l'intérêt des éléments les plus puissants
qui sont à l'intérieur de ce système.
Bien sûr, un système de pouvoir décentralisé et
de libre association affrontera le problème
d'inégalité que vous évoquez - une région est
plus riche qu'une autre, etc. J'imagine qu'il est
plus sûr de se fier à ce que j'espère être les
émotions humaines fondamentales de solidarité et
de quête de justice, qui peuvent se développer
dans un système de libre association.
Je pense qu'il est plus sûr de souhaiter le
progrès sur la base de ces instincts humains que
sur celle des institutions du pouvoir centralisé
qui agiront inévitablement en faveur de leurs
composantes les plus puissantes.
C'est un peu abstrait et trop général, je ne
voudrais pas affirmer que c'est une règle valable
en toute occasion, mais je pense que c'est un
principe efficace en de nombreuses circonstances.
Par exemple, je crois que des États-Unis
démocratiques, socialistes et libertaires
seraient plus susceptibles d'accorder une aide
substantielle aux réfugiés du Pakistan de l'Est
qu'un système de pouvoir centralisé qui agit
principalement dans l'intérêt des
multinationales. Vous savez, ceci est vrai dans
beaucoup d'autres cas. Mais il me semble que ce
principe mérite quelque réflexion. Quant à l'idée
suggérée par votre question - et qui est souvent
exprimée- qu'un impératif technique, une
propriété de la société technologique avancée
exige un pouvoir centralisé et autoritaire -
beaucoup de gens l'affirment, Robert McNamara le
premier-, je la juge parfaitement absurde, je
n'ai jamais trouvé d'argument en sa faveur.
Il me semble que la technologie moderne, comme le
traitement des données ou la communication, a
précisément des implications contraires. Elle
suggère que l'information et la compréhension
recherchées sont rapidement accessibles à tout le
monde. Il n'est pas nécessaire de la concentrer
dans les mains d'un petit groupe de managers qui
contrôlent tout le savoir, toute l'information et
tout le pouvoir de décision. La technologie a la
propriété de nous libérer; elle se convertit
comme n'importe quoi d'autre, comme le système
judiciaire, en un instrument d'oppression, parce
que le pouvoir est mal distribué. Je pense que
rien, dans la technologie ou la société
technologique modernes, ne nous éloigne de la
décentralisation du pouvoir. Bien au contraire.
À propos du second point, je vois deux aspects:
comment le MIT me supporte-t-il, et comment
puis-je le tolérer?
Je pense qu'il ne faut pas être trop schématique.
Il est vrai que le MIT est une institution
majeure dans la recherche militaire. Mais elle
incarne aussi des valeurs libertaires
essentielles, qui, heureusement pour le monde,
sont fortement ancrées dans la société
américaine. Pas assez profondément pour sauver
les Vietnamiens, mais assez pour empêcher des
désastres bien pis. Nous devons ici formuler
quelques réserves. La terreur et l'agression
impérialistes existent, comme le racisme et
l'exploitation. Mais elles s'accompagnent d'un
réel souci pour les droits individuels défendus,
par exemple, par le Bill of the Rights, qui n'est
absolument pas une expression de l'oppression de
classes. C'est aussi une expression de la
nécessité de protéger l'individu du pouvoir de
l'État.
Tout cela coexiste. Ce n'est pas simple, tout
n'est pas blanc ou noir. À cause de l'équilibre
particulier dans lequel les choses coexistent, un
institut qui produit des armes de guerre est
disposé à tolérer et même à encourager une
personne impliquée dans la désobéissance civile à
la guerre.
Quant à dire comment moi je supporte le MIT,
c'est une autre question. Des gens prétendent,
avec une logique que je ne saisis pas, qu'un
homme de gauche devrait se dissocier des
institutions oppressives. Selon cette
argumentation, Karl Marx n'aurait pas dû étudier
au British Museum, qui était pour le moins le
symbole de l'impérialisme le plus cruel au monde,
le lieu où un empire avait rassemblé tous les
trésors acquis par le viol des colonies. Je pense
que Karl Marx a eu tout à fait raison d'étudier
au British Museum, et d'utiliser les ressources,
et en fait les valeurs libérales de la
civilisation qu'il essayait de vaincre. La même
chose s'applique dans ce cas.
INTERVENANT : Ne craignez-vous pas que votre
présence au MIT ne leur donne bonne conscience ?
N. CHOMSKY : Je ne vois pas comment. Ma présence
au MIT sert de façon marginale à aider, je ne
sais pas dans quelle mesure, à développer
l'activisme étudiant contre beaucoup des
interventions du MIT en tant qu'institution. Du
moins je l'espère.
F. ELDERS : II y a une autre question?
INTERVENANT DANS LA SALLE : Je voudrais revenir à
la question de la centralisation. Vous avez dit
que la technologie ne contredit pas la
décentralisation. Mais la technologie est-elle
capable de critiquer elle-même son influence? Ne
croyez-vous pas nécessaire de créer une
organisation centrale qui critique l'influence de
la technologie sur l'univers tout entier? Et je
ne vois pas comment cela pourrait s'incorporer
dans une petite institution technologique.
N. CHOMSKY : Eh bien, je n'ai rien contre
l'interaction des libres associations fédérées;
dans ce sens, la centralisation, l'interaction,
la communication, la discussion, le débat peuvent
trouver leur place, et la critique aussi, si vous
le souhaitez. Je parle ici de la décentralisation
du pouvoir.
INTERVENANT : Bien sûr, le pouvoir est
nécessaire, par exemple pour interdire aux
institutions technologiques d'accomplir un
travail qui bénéficiera seulement au capitalisme.
N.CHOMSKY : Oui, mon point de vue est le suivant:
si nous devions choisir entre faire confiance à
un pouvoir centralisé ou à de libres associations
entre communautés libertaires pour prendre une
décision juste, je ferais plutôt confiance à la
seconde solution. Car je pense qu'elle peut
servir à maximiser des instincts humains
honnêtes, tandis qu'un système de pouvoir
centralisé tendra de façon générale à maximiser
l'un des pires instincts humains, l'instinct
rapace, destructeur, qui vise à acquérir la
puissance pour soi-même et à anéantir les autres.
C'est une sorte d'instinct qui s'éveille et
fonctionne dans certaines circonstances
historiques, et je pense que nous souhaitons
créer une société où il sera réprimé et remplacé
par des instincts plus sains.
INTERVENANT: J’espère que vous avez raison.
F. ELDERS : Mesdames et messieurs, je pense que
le débat est clos. Monsieur Chomsky, monsieur
Foucault, je vous remercie infiniment, en mon nom
propre et au nom du public, pour cette discussion
approfondie de questions philosophiques,
théoriques aussi bien que politiques.
FIN |