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Introduction
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Une toute petite histoire de l’anarchisme... |
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Le Drapeau Noir
Le Drapeau Noir: Un lieu pour que soit
l'Anarchie, aux fins que les sacrifices et la
détermination de tous les anarchistes qui ont
voué leur vie, leur mort ! à un monde juste et
fraternel, sans domination, sans religion, sans
maître, ne soient pas vains.
Ils sont peu nombreux ceux qui savent que
l'anarchie est une théorie s'appuyant sur des
bases rationnelles, que les anarchistes sont des
hommes qui, ayant reçu les plaintes de ceux qui
souffrent de l'ordre social actuel, s'étant
inspirés des aspirations humaines, ont entrepris
la critique des institutions qui nous régissent,
les ont analysées, se sont rendu compte de ce
qu'elles valent, de ce qu'elles peuvent produire,
et qui, de l'ensemble de leurs observations,
déduisent des lois logiques, naturelles pour
l'organisation d'une société meilleure.
Jean Grave
Ce drapeau noir, emblème fort adopté par les
anarchistes
Son apparition consignée remonte en fait à une
révolte d'ouvriers terrassiers à Reims début
1831, qui le brandirent en signe de désespoir et
de misère.
Le 21 novembre 1831, à Lyon, quartier de la Croix
Rousse, débute "La révolte des Canuts" (ouvriers
de la soie). La ville entre en insurrection après
que la garde Nationale eut tué plusieurs
ouvriers. Des barricades sont érigées et le
drapeau noir fait son apparition avec
l'inscription: "Vivre en travaillant ou mourir en
combattant".
Le 18 mars 1882, lors d'un meeting salle Favié à
Paris, Louise Michel, désirant se dissocier des
socialistes autoritaires et parlementaristes, se
prononce sans ambiguïté pour l'adoption du
"Drapeau noir" par les anarchistes.
"Plus de drapeau rouge, mouillé du sang de nos
soldats. J'arborerai le drapeau noir, portant le
deuil de nos morts et de nos illusions."
Louise Michel
Extrait de ses mémoires:
"La bannière rouge qui fut toujours celle de la
liberté effraye les bourreaux, tant elle est
vermeille de notre sang. Le drapeau de noir crêpé
de sang de ceux qui veulent vivre en travaillant,
ou mourir en combattant, effraie ceux qui veulent
vivre du travail des autres. Oh ! flottez sur
nous, bannières noires et rouges; flottez sur nos
deuils et sur notre espoir dans l'aurore qui se
lève !"
"Si l'on était libre dans un pays, libre
d'arborer sa bannière où et comment on le
voudrait, on verrait, mieux qu'à un vote
quelconque, de quel côté se rangerait la foule;
il n'y aurait pas moyen de mettre quelques hommes
dans sa poche comme on y met des poignées de
bulletins. Ce serait une bonne manière de
s'assurer de la majorité non falsifiée, qui
serait cette fois celle du peuple. Mais il n'est
permis d'arborer nos drapeaux que sur les morts."
Un an plus tard, le 9 mars 1883, elle brandit un
vieux jupon noir fixé sur un manche à balais,
lors de la manifestation des "sans-travail" aux
Invalides qui verra son arrestation. Le 12 août
1883, un journal portant le titre "Le Drapeau
noir" sera édité à Lyon.
Le 12 août 1883, après l'adoption du "Drapeau
noir" par les anarchistes due pour une grande
part aux interventions de Louise Michel, le
premier numéro d'un journal portant ce titre sort
ce jour à Lyon (ville qui avait vu les Canuts
brandir cet emblème lors de leurs révoltes de
1831 et de 1834). Le journal sera victime de la
répression et cessera sa parution à son
dix-septième numéro."(...) c'est sur les hauteurs
de la ville de la Croix-Rousse et à Vaise que les
travailleurs, poussés par la faim, arborèrent,
pour la première fois ce signe de deuil et de
vengeance,et en firent ainsi l'emblème des
revendications sociales. (...)" Extrait du n°1 du
journal.
Le symbole traditionnel du
A dans un cercle
La date de la création du symbole est discutée.
On commence à le voir lors de la guerre civile en
Espagne (1936-1939). Il s'agit en réalité de
l'image d'un militant anarchiste portant ce signe
au dos de son casque
Le 25 novembre 1956, le groupe Alliance ouvrière
anarchiste fait de ce A cerclé son symbole
officiel.
Il s'agit d'un «A» majuscule entouré d'un cercle.
Le A représente la première lettre du mot
anarchie (ou anarchisme). Qui plus est, le mot
anarchie commence par cette même lettre dans de
nombreuses langues, ce qui en fait un symbole
internationalement reconnaissable. Le cercle
symbolise l'unité, mais aussi la détermination.
Beaucoup de groupes anarchistes font preuve d'un
esprit de solidarité avec d'autres groupes, bien
qu'ils soient éloignés géographiquement et par
différentes conceptions de l'anarchisme. Le
symbole est une sorte d'incarnation de la maxime
de Pierre-Joseph Proudhon: «La plus haute
perfection de la société se trouve dans l'union
de l'ordre et de l'anarchie» (dans Qu'est-ce que
la propriété ?). Ce dernier, un des précurseurs
du mouvement anarchiste, au XIXe siècle, est
aussi connu pour des expressions telles que «La
propriété, c'est le vol», suivi et c’est moins
connu par «La propriété, c’est la liberté.». Dans
le symbole, le «O» pourrait représenter l'ordre
et le Centre de l'Union.
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Une toute petite histoire de l’anarchisme...
Marianne Enckell
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En mai 68, lectrice, lecteur, étiez-vous seulement
nés? L’histoire de l’anarchisme ne commence pas
dans l’insurrection étudiante et les grèves
ouvrières de ce printemps-là, mais un siècle plus
tôt, lorsque les ouvriers d’Europe et d’Amérique
créaient leurs premières organisations, leurs
premiers syndicats. Ou quand Proudhon revendiquait
le mot : si c’est votre ordre qui règne, alors
oui, je suis anarchiste !
Les anarchistes aiment se raconter des légendes,
s’inventer des ancêtres et des héros. Il n’y a pas
de mal à ça : sans dieu ni maître, le culte de
saint Durruti, des saintes Louise et Emma, voire
de saint Ravachol ne fait guère de dégâts, leur
geste finit en chansons ou en T-shirts. Mais
l’histoire de l’anarchisme est une histoire
d’hommes et de femmes en lutte, avides de savoir
et de changement social, de culture et d’idéal.
C’est aussi une histoire d’erreurs et d’échecs, de
confrontations et de succès, et d’une volonté qui
n’est jamais abattue. Être exploité ou opprimé ne
suffit pas à faire des anarchistes, il faut
vouloir en finir avec la domination et porter en
son cœur un monde nouveau.
L’histoire des anarchistes est largement absente
des manuels et n’a percé dans le monde
universitaire que depuis peu. Les lignes qui
suivent donnent un aperçu, quelques bribes, des
lignes de force, scandées par des chansons.
Ouvrier, prends la machine, prends la terre,
paysan ...
Quand les typographes et les ouvriers du bâtiment
font grève à Genève, en 1868, des soutiens
financiers leur arrivent de plusieurs pays
d’Europe : les caisses de secours sont des outils
essentiels de la solidarité, «en attendant que le
salariat soit remplacé par la fédération des
producteurs libres». A cette époque il n’y a pas
de permanents syndicaux ni d’institutions
ouvrières établies, mais seulement des sections de
l’Association internationale des travailleurs, l’AIT
ou «Première Internationale», qui existe depuis
quelques années. Dès que les exploités et les
opprimés s’organisent, ils savent qu’il leur faut
des contacts internationaux pour être plus forts,
mieux informés : la mondialisation ne date pas
d’hier.
L’AIT fédère à ses débuts tous les courants
autonomes du mouvement ouvrier, affirmant que
«l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des
travailleurs eux-mêmes». Mais Karl Marx et les
siens veulent en faire un outil de leur politique,
subordonner l’organisation ouvrière à la conquête
du pouvoir politique et, de manière cohérente,
contrôler les activités des sections depuis le
Conseil général établi à Londres.
Contre ce centralisme autoritaire, Michel
Bakounine et ses amis de la Fédération jurassienne
pratiquent le fédéralisme, valorisent l’expérience
de la Commune de Paris de 1871, donnent petit à
petit forme à ce qui sera le mouvement anarchiste
et anarcho-syndicaliste. Pas étonnant qu’ils se
fassent expulser ! C’est presque toutes les forces
vives de l’Internationale qui se solidarisent avec
eux et qui soutiennent le congrès «fédéraliste»
convoqué à Saint-Imier, dans le Jura suisse, en
septembre 1872.
«L’autonomie et l’indépendance des fédérations et
sections ouvrières sont la première condition de
l’émancipation des travailleurs» déclare le
congrès, qui propose la conclusion d’un «pacte
d’amitié, de solidarité et de défense mutuelle
entre les fédérations libres» établissant entre
elles une correspondance directe et une défense
solidaire, pour «le salut de cette grande unité de
l’Internationale».
Sa déclaration la plus connue et la plus citée par
la tradition anarchiste porte sur la «nature de
l’action politique du prolétariat»: c’est là qu’il
est dit que «la destruction de tout pouvoir
politique est le premier devoir du prolétariat»,
que «toute organisation d’un pouvoir politique
soi-disant provisoire et révolutionnaire pour
amener cette destruction ne peut être qu’une
tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour
le prolétariat que tous les gouvernements existant
aujourd’hui» et que «les prolétaires de tous les
pays doivent établir, en dehors de toute politique
bourgeoise, la solidarité de l’action
révolutionnaire». Difficile de faire plus simple,
plus clair !
La branche fédéraliste ou antiautoritaire de l’AIT
a eu des sections importantes en Italie, en
Espagne et en Suisse, et des groupes moins
nombreux en France, en Belgique, aux États-Unis,
en Uruguay et en Argentine ainsi que des adhésions
d’Allemagne et des pays nordiques. Elle a été le
véritable creuset du mouvement anarchiste qui
s’est développé dans ces régions. C’est au cours
de ces premières années d’existence que la
Fédération régionale espagnole, notamment, fait
progresser la discussion sur anarcho-communisme et
anarcho-collectivisme, et que Ricardo Mella et
Fernando Tárrida del Marmol proposent le concept
d’anarchisme sans adjectif, qui sera repris avec
bonheur aux États-Unis par Voltairine de Cleyre.
L’histoire du mouvement anarchiste commence avec
la fin de cette organisation générale de tout le
mouvement ouvrier qu’était l’AIT en ses débuts.
Les idées anarchistes, elles, ont pris vie
littéralement avec Proudhon. Mais elles ont eu des
précurseurs, et de taille.
William Godwin est le premier philosophe des
Lumières à élaborer, en 1792, une conception
opposant la «justice politique» à l’existence
d’une sphère politique séparée, à proposer donc
l’abolition des gouvernements et des États au
profit du bien commun. Sa compagne Mary
Wollstonecraft affirme haut et fort les droits des
femmes, égalité et autonomie. Bien longtemps avant
eux, Etienne de La Boétie avait créé le concept de
«servitude volontaire», révélant une autre facette
de la domination. D’autres auteurs critiques ou
utopistes ont inspiré la pensée et les pratiques
des anarchistes.
Aux États-Unis se développe au XIX° siècle un
courant libertaire, hostile à toute ingérence de
l’État et défenseur de l’autonomie personnelle.
Des auteurs comme Josiah Warren, Stephen Pearl
Andrews, Lysander Spooner et surtout Henry David
Thoreau (La désobéissance civile, écrit en 1849)
sont aussi à leur manière des précurseurs de
l’anarchisme.
Si tu veux être heureux, nom de dieu, pends ton
propriétaire...
L’histoire de l’anarchisme ne commence ni ne finit
avec les personnages de noir vêtus, une bombe sous
le bras. Certes, la dynamite a été une des formes
prisées pour en finir avec le vieux monde. En
1892, les bombes de Ravachol ont détruit les
maisons de deux juges qui avaient condamné
lourdement des camarades ouvriers pour avoir mené
une prétendue émeute le 1er mai de l’année
précédente. Le couteau de Caserio a tué un
président de la République française en 1894,
l’arme de Czolgosz quelques années plus tard un
président des États-Unis. Quelques hauts
personnages morts ou blessés, pour combien de
militants assassinés froidement ou envoyés à vie
au bagne ? Et la modernisation de la police
internationale, avec la création du prédécesseur
d’Interpol en 1898, pour surveiller et brider les
subversifs
L’anarchisme propose une idée simple et claire :
sans tyran, nous saurons vivre libres et
solidaires. Qu’il s’agisse du tsar Alexandre II
dans la Russie de 1880, du président Carnot dans
la France des «lois scélérates» de la fin du XIX°
siècle, plus récemment du général Franco qui a
écrasé la révolution anarchiste en Espagne ou de
Salazar le satrape du Portugal, les souverains ne
sont pas à l’abri d’attentats anarchistes. Rares
sont pourtant ceux qui en sont morts, les moyens
mis en œuvre étant souvent dérisoires par rapport
aux services secrets et aux forces de sécurité des
dictateurs. Et d’autres que les anarchistes ont
essayé de liquider papes et despotes, pour de
bonnes ou de mauvaises raisons.
La «propagande par le fait» ne se résume pas au
poignard et à la dynamite. Lorsque cette
expression a été créée, elle signalait simplement
le passage à l’action directe – affirmation,
résistance ou contestation – en complément à la
propagande par la parole et par l’écrit, ces
outils traditionnels d’un anarchisme éclairé. Les
anarchistes les plus légendaires, Ravachol ou
Bonnot, sont des héros de pacotille ; mais qu’on
lise les défenses d’un Clément Duval en 1887, d’un
Emile Henry en 1894 ou d’un Marius Jacob en 1905
devant les tribunaux français, revendiquant
l’expropriation des expropriateurs et le droit à
l’autodéfense, ils défendent les mêmes valeurs
qu’une Emma Goldman prônant et pratiquant le droit
à l’avortement et à l’amour libre, qu’un
Buenaventura Durruti pratiquant la «reprise
individuelle» pour financer projets éditoriaux et
soutien aux compagnons emprisonnés. Lorsque
Michele Angiolillo tire en 1897 sur le premier
ministre espagnol, lorsque Gaetano Bresci tue le
roi d’Italie Vittorio Emmanuele en 1900, lorsque
Simon Radowitzky abat en 1909 le chef de la police
argentine, responsable d’un massacre d'ouvriers
lors de la manifestation du 1er mai organisée par
la FORA, lorsque Kurt Wilckens liquide le
lieutenant colonel Varela en 1923, révolté par
l'assassinat sous sa responsabilité de 1500
ouvriers agricoles grévistes en Patagonie, il n’y
a pas que les anarchistes pour saluer leur geste
et se féliciter de la disparition des tyrans.
Organisations ouvrières, journalistes, avocats, et
jusqu’à l’opinion publique se mobilisent pour les
soutenir ou honorer leur mémoire.
Dans d’autres cas, pour honorable que soit le
mobile, le geste de révolte individuel peut avoir
des conséquences terribles : qu’il suffise de
citer l’anarchiste serbe Gavrilo Princip abattant
l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche en 1914
ou le conseilliste hollandais Marinus van der
Lubbe boutant le feu au Reichstag de Berlin en
1933.
Mais les anarchistes sont les premiers à être
victimes de la répression. Huit à dix ans de bagne
pour avoir crié «vive l’anarchie» sur une terrasse
de bistrot, pour avoir placardé un tract
antimilitariste, pour avoir volé des lapins, tel
était le tarif si on était un anarchiste connu de
la police dans la France des années 1890.
Vingt-deux années de prison pour Alexander Berkman
pour avoir tenté d’abattre le directeur d’une
entreprise qui avait violemment réprimé une grève
à Chicago. La chaise électrique pour Nicola Sacco
et Bartolomeo Vanzetti, arrêtés en 1920 aux
États-Unis et exécutés sept ans plus tard pour un
hold-up qu’ils n’avaient pas commis ; leur ami
Andrea Salsedo avait été retrouvé mort sous la
fenêtre d’un commissariat de police new-yorkais,
tout comme le sera Giuseppe Pinelli à Milan en
1969. Les anarchistes américains d’origine russe
ont été déportés à Saint-Pétersbourg dès après la
révolution de 1917 ; les militants antifascistes
allemands et italiens ont été contraints à l’exil
ou envoyés en camp de concentration. Et l’histoire
hélas ne s’arrête pas là.
Pas étonnant que l’étendard des anarchistes soit
noir, couleur du deuil et de la révolte.
Don’t mourn, organize...
L’histoire de l’anarchisme traverse le mouvement
ouvrier organisé.
C’est d’abord aux États-Unis, après la fin de la
Première Internationale, que les travailleurs
relèvent la tête et passent à l’action directe.
Dans les années 1880, le ralliement se fait autour
de la journée de huit heures, des centaines de
milliers d’ouvriers font grève pour la
revendiquer. Le 3 mai 1886 à Chicago, un meeting
convoqué pour s’opposer aux briseurs de grève se
fait brutalement disperser par la police, il y a
des morts et des blessés. La manifestation de
protestation organisée sur le champ finit en
cacophonie : une bombe a tué et blessé flics et
manifestants. La condamnation à mort de cinq
anarchistes accusés à tort d’avoir inspiré cet
attentat suscite une vague de solidarité sans
précédent et un mouvement planétaire qui n’est pas
prêt de s’arrêter : la journée du Premier Mai,
journée du souvenir et de la lutte pour la dignité
ouvrière, devient la référence de tout le courant
syndical, du plus révolutionnaire au plus
compromis. Mais la mémoire dominante évacue vite
le rôle qu’y ont eu les anarchistes, comme les
partis socialistes vont évincer les anarchistes de
leurs réunions. De la Première Internationale, ils
n’ont en effet retenu que le primat du parti
politique sur l’organisation autonome des
prolétaires.
Les anarchistes ripostent en développant leur
présence sur le terrain des luttes ouvrières, en
pratiquant l’action directe, en ouvrant des lieux
comme les Bourses du travail. Au début du XXe
siècle, la CGT française entend organiser
l’ensemble des ouvriers en dehors de toute ligne
politique ; selon la Charte d’Amiens, son texte
fondateur, le syndicalisme se suffit à lui-même.
En revanche la FORA argentine et la CNT espagnole,
qui naissent à la même époque, sont des
organisations révolutionnaires de type syndical
qui, prônant l’abolition du salariat et le refus
de la politique politicienne, visent le communisme
libertaire comme but final. A une différence près,
toutefois : la CNT est étroitement liée à
«l’organisation spécifique», la FAI anarchiste,
tandis que la FORA entend éduquer ses membres en
son sein même pour les conduire à adopter le
communisme anarchiste. Les Industrial Workers of
the World, aux États-Unis, développent à la même
époque des techniques originales d’organisation,
d’action directe, de sabotage et de propagande :
c’est dans ce cadre-là, par exemple, qu’apparaît
le chat noir des anarcho-syndicalistes et que Joe
Hill met des paroles révolutionnaires sur des airs
de cantiques connus de tous : «Ne portez pas le
deuil, organisez-vous !» Le modèle des IWW, avec
son refus radical des négociations collectives, se
répandra au Chili, en Afrique du Sud, en
Australie, où ses militants seront notamment en
tête du mouvement antimilitariste en 1914. La SAC
suédoise, quant à elle lutte contre le monopole de
la centrale syndicale LO, développe le système du
«tarif syndical» comme alternative aux
négociations collectives. CGT et IWW ont de leur
côté institué le label : on voit encore parfois,
notamment sur des imprimés, l’indication «ce
travail a été effectué par des ouvriers
syndiqués».
La discussion, entamée au congrès anarchiste
d’Amsterdam en 1907 par Pierre Monatte et Errico
Malatesta, dure aujourd’hui encore pour savoir si
l’organisation syndicale suffit comme organisation
révolutionnaire, si le syndicat est la cellule de
base de la société future, ou s’il est
intrinsèquement réformiste, ou encore s’il doit
être doublé d’une organisation anarchiste
«spécifique».
Lorsque le Parti communiste d’Union soviétique
cherche à prendre l’hégémonie sur le mouvement
syndical international, les anarcho-syndicalistes
redonnent vie à l’AIT en 1922, avec treize
organisations représentant un million et demi de
travailleurs. Elle fédère les luttes développées
au cours des années précédentes, avec leurs armes
spécifiques : grève générale, solidarité, boycott,
sabotage, et développe les armes culturelles avec
une série de revues de qualité comme Die
Internationale en Allemagne ou le Suplemento de la
Protesta en Argentine.
La crise économique des années 1930 puis le
fascisme portent un coup dur aux organisations
radicales. Les syndicats socialistes et
communistes se replient sur des positions
défensives ou nationales, les compagnons sont
forcés à l’exil, les sections de l’AIT se vident
de leurs membres dans plusieurs pays. La
révolution espagnole et la guerre civile seront
l’occasion d’un fort mouvement de solidarité, mais
provoqueront aussi des divisions et des conflits
inattendus.
Après des années de latence, on voit réapparaître
aujourd’hui de solides mouvements
anarcho-syndicalistes et syndicalistes
révolutionnaires dans nombre de pays, sous
diverses étiquettes.
Nostra patria è il mondo intero...
L’histoire de l’anarchisme traverse les
révolutions du XXe siècle et les frontières. La
Commune de Paris de 1871 avait attiré la
solidarité active de militants de l’AIT d’Italie,
de Pologne, de Suisse qui avaient participé aux
combats ; et les communards qui durent s’exiler en
Suisse, en Belgique, en Angleterre ou en Espagne y
furent accueillis comme des frères.
Emiliano Zapata au Mexique a été inspiré par
l’anarchiste Ricardo Flores Magón. Pendant les
années révolutionnaires, de 1910 à sa mort en
1919, il mène ses troupes sous le drapeau de
Tierra y Libertad, un slogan dont l’écho est
arrivé jusqu’à nos jours : venu de la Russie du
XIXe siècle, il est passé par l’Espagne pour
retourner au Chiapas.
Dans la Russie révolutionnaire, de 1917 à 1921,
les anarchistes – plusieurs sont arrivés de gré ou
de force de leurs pays d’accueil, la France, les
États-Unis – défendent l’idée des conseils
ouvriers, les soviets, contre le pouvoir du Parti
et de ses bureaucrates, avant que ces derniers ne
les forcent à l’exil. En Ukraine, Nestor Makhno
mène l’insurrection paysanne contre les Blancs
contre-révolutionnaires, puis contre les Rouges
qui veulent en finir avec les anarchistes ; dans
l’île de Cronstadt, marins et soldats instaurent
une Commune libre qui tiendra jusqu’à ce que
l’armée rouge aux ordres de Trotsky l’écrase.
Exilés à Berlin, puis à Paris et à Detroit, les
anarchistes russes continuent leurs publications,
débattent de leur expérience, participent à la
construction des organisations, comme le montrent
notamment la Plate-forme élaborée par Piotr
Archinov et la «synthèse» développée par Voline
sur la base de celle de Sébastien Faure.
En Chine, des jeunes gens ayant étudié en France
diffusent les idées anarchistes pour lutter
d’abord contre les «seigneurs de la guerre», puis
contre l’hégémonie du Parti communiste. Ils sont
surtout implantés dans le mouvement ouvrier du sud
du pays et actifs dans les grandes grèves de 1927
à Canton et à Hong Kong. Le romancier Ba Jin (Li
Pei Kan) traduit les classiques anarchistes et
publie plus tard une série de brochures en soutien
à la révolution espagnole. En Bulgarie, les
anarchistes ont participé au mouvement national
révolutionnaire du XIXe siècle, cherchant à lui
donner un caractère insurrectionnel. Pendant la
dictature fasciste et la Seconde Guerre mondiale,
ils survivent dans la clandestinité pour se
réorganiser sitôt après : en 1945, leur
hebdomadaire tire jusqu’à 30 000 exemplaires. A
Cuba, les anarchistes publient leur premier
journal en 1886 et sont rapidement actifs dans le
mouvement ouvrier syndical et culturel. Ils sont
aux premiers rangs des luttes contre la dictature
de Machado et celle de Batista. Dans ces trois
pays, les anarchistes ont été parmi les critiques
les plus lucides des dictatures, les plus radicaux
des révolutionnaires, avant que les partis
communistes staliniens au pouvoir ne se défassent
d’eux par la violence.
Dans les mouvements des conseils en Allemagne, en
Italie et en Hongrie, en 1918-1920, les
anarchistes ont mis toutes leurs forces et
subissent les plus fortes répressions. Gustav
Landauer, commissaire à l’éducation de la Commune
de Munich, est assassiné en 1919, peu après Rosa
Luxemburg et Karl Liebknecht, les leaders
socialistes révolutionnaires ; le poète Erich
Mühsam, après des années de prison, meurt
assassiné en camp de concentration en 1934. La
Commune de Budapest est écrasée dans le sang ; les
occupations d’usines de 1920 en Italie, témoignant
de la croissance du syndicalisme révolutionnaire,
sont sabotées par les socialistes qui ouvrent la
voie à la «contre-révolution préventive» organisée
par les bandes fascistes et l’État.
Émigration et exil sont souvent le seul moyen
d’éviter la mort violente ou les années de prison.
Elisée Reclus vit en Suisse après la Commune de
Paris, Pierre Kropotkine en est expulsé et trouve
un refuge précaire en France, puis en Angleterre.
Les Italiens Errico Malatesta et Camillo Berneri
sont pourchassés d’un pays à l’autre. Les
anarchistes juifs de Pologne, d’Ukraine et
d’Allemagne essaiment à Londres (où un autre
émigré, Rudolf Rocker, devient leur «rabbin goy»),
aux États-Unis et à Buenos Aires, où ils publient
longtemps journaux et livres en yiddish. Les exils
successifs d’Emma Goldman et d’Alexandre Berkman
ont donné son titre à un beau recueil de lettres,
Nowhere at home, nulle part chez soi. Ou partout
chez soi, quand partout on trouve des compagnons,
on recrée des groupes, on échange publications et
correspondance ?
«Notre patrie est le monde entier, notre loi la
liberté», chantent les anars italiens. Déportés en
Nouvelle-Calédonie après la Commune de Paris,
Louise Michel et Charles Malato y rencontrent les
Canaques et leur aspiration à l’autonomie ;
fonctionnaire en Indonésie, Multatuli quitte ses
fonctions pour dénoncer le colonialisme
néerlandais dans son roman Max Havelaar ;
étudiants à Londres, Jomo Kenyatta et Julius
Nyerere suivent les discussions du groupe Freedom
; plus récemment, insoumis et déserteurs français
et américains dénoncent les guerres impérialistes
en Algérie et au Vietnam. Soutenir les luttes de
libération «nationale» sans soutenir les États en
devenir reste un défi aujourd’hui encore.
L’apparition récente de groupes anarchistes en
Indonésie, aux Philippines, au Nigeria, stimulés
évidemment par des jeunes gens formés dans des
universités du Premier Monde et nourris de l’internet,
changera-t-elle la donne ?
Quand nous en serons au temps d’anarchie..
En 1901, Francisco Ferrer fonde à Barcelone
l’École moderne, qui s’inspire du rationalisme
scientifique et fait confiance au progrès. Elle
vise la libération de l’individu et la formation
d’hommes et de femmes capables de transformer la
société. Elle prône la coéducation des sexes et
des classes sociales, afin d’attaquer à la racine
les préjugés et de préparer des générations
futures lucides. Vers la même époque, Paul Robin
et Sébastien Faure ont dirigé en France des écoles
libres où la pédagogie était basée sur la liberté,
la confiance, la mixité, la combinaison entre
travail manuel et travail intellectuel. Mais c’est
l’expérience de Ferrer qui aura le plus d’écho :
après son assassinat en 1909, et portées par la
vague de sympathie et de solidarité, des Écoles
modernes, des Écoles Ferrer se fondent au Brésil,
en Suisse, aux États-Unis, en Italie… La pédagogie
active et les écoles alternatives actuelles se
sont toutes inspirées, directement ou non, de ces
prédécesseurs. En Angleterre (avec l’école de
Summerhill entre autres) et aux États-Unis, les
écoles libertaires sont encore nombreuses malgré
les difficultés que leur fait le système officiel.
Plus récemment il s’en est créé en Espagne (Paideia),
en Australie (School without walls), en France
(Bonaventure).
Il ne s’agit pas d’éduquer les enfants seulement :
«La tâche révolutionnaire consiste d’abord à
fourrer des idées dans la tête des individus»
(Jean Grave). La première activité d’une
organisation ou d’un groupe anarchiste est souvent
la publication d’un journal, de brochures, de
tracts. C’est par dizaines de milliers que se
vendaient les textes de Kropotkine, de Grave ou de
Malatesta publiés au début du siècle par les Temps
Nouveaux. René Bianco a inventorié près de 2000
périodiques anarchistes de langue française de
1880 à 1980, les autres langues ne sont pas de
reste. De la presse à main à la quadrichromie et
aux photocopieuses performantes, la «propagande
par l’écrit» est une arme de prédilection des
anarchistes ; nous en témoignons encore ici.
«Devenons plus réels», disait Bakounine aux
ouvriers de Saint-Imier en 1871 : que
l’organisation révolutionnaire se double d’une
«vraie solidarité fraternelle, non seulement en
paroles, mais en actions, pas seulement pour les
jours de fêtes, de discours et de boisson, mais
dans [la] vie quotidienne». Communautés et
coopératives en sont un exemple ; par le passé,
des individus et des groupes ont établi des
«colonies libertaires», de Belgique (Colonie
L’Essai) au Brésil (La Cecilia), de France (Aiglemont,
Romainville, etc.) au Paraguay (Mosé Bertoni) ; en
Uruguay, la Comunidad del Sur fondée il y a
cinquante ans s’est reconstituée après un long
exil en Suède ; après mai 68, on est allé faire du
fromage de chèvre et manger des châtaignes dans
des hameaux désertés de France du Sud, peu
nombreux ceux et celles qui ont résisté à la
dureté des conditions de vie. Dans leurs athénées
libertaires et leurs bibliothèques populaires, les
anarchistes espagnols ou argentins ont diffusé
depuis un siècle culture, connaissances
scientifiques et préparation révolutionnaire. Les
individualistes, surtout eux, ont prôné et
pratiqué les langues internationales, ido ou
espéranto, manière d’abaisser frontières et
barrières. L’objection aux impôts, aux vaccins,
aux institutions du mariage, du vote et de l’armée
participe de la même démarche. Aujourd’hui, c’est
de par le monde que fleurissent les espaces
autogérés, squats ou infokiosques où l’on essaie
de vivre sans argent ni maître, où l’on invente de
nouvelles formes d’échanges et de manifestations
publiques.
Si les anarchistes ont soif d’une culture sans
domination, des artistes leur ont offert de quoi
l’enrichir. Les impressionnistes Pissarro, Luce et
Signac, les peintres et graveurs Steinlen, William
Morris, Frans Masereel, Karel Kupka, Man Ray, plus
récemment Flavio Costantini, Enrico Baj, Cliff
Harper, Soulas et d’autres ont donné des
illustrations à la presse anarchiste et des œuvres
originales aux caisses de solidarité. Joe Hill,
Erich Mühsam, Eugène Bizeau, Stig Dagerman ont
écrit poèmes et chansons, Joan Baez, Georges
Brassens, Léo Ferré, Paco Ibañez, Fabrizio de
André ont chanté dans des meetings avant les
Poison Girls, les Black Bird de Hong Kong ou les
Binamé bruxellois. Les films de Jean Vigo,
d’Armand Guerra, de Jean-Louis Comolli, les
représentations du Living Theatre ou d’Armand
Gatti sont autant d’hommages à l’anarchisme.
A las barricadas, por el triunfo de la
Confederación...
Le plus beau chapitre de l’histoire de
l’anarchisme est évidemment la révolution
espagnole de 1936, malgré ses suites tragiques.
Pendant plusieurs mois, ouvriers et paysans ont
vécu le communisme libertaire dans les usines et
les villages, dans les milices, dans les familles,
dans les services publics ; des dizaines de
milliers de femmes ont participé à l’organisation
des Femmes Libres. Mais ils devaient aussi faire
la guerre pour défendre la nouvelle société qu’ils
créaient.
La confédération anarcho-syndicaliste CNT, fondée
en 1910, avait mis toutes ses forces dans
l’éducation du peuple, la pratique de
l’organisation et la préparation de
l’insurrection. Avec la Fédération anarchiste FAI,
des tentatives révolutionnaires sont lancées de
1932 à 1934 dans plusieurs régions du pays:
constitution dans les villages de collectivités
communistes libertaires, assaut contre les
casernes et les mairies, qui renforcent
l’enracinement populaire de l’anarchisme mais
suscitent une répression démesurée et la
polarisation d’avec la gauche politique. En
juillet 1936, les anarchistes sont toutefois prêts
à riposter au coup d’État du général Franco et
montent «aux barricades, pour le triomphe de la
Confédération», la CNT : le mouvement des
collectivisations démarre aussitôt, en même temps
que la constitution de milices.
La solidarité des compagnons étrangers est
immédiate ; des centaines d’anarchistes français,
italiens, allemands, argentins, suisses quittent
leur travail dès le mois d’août 1936 pour aller se
battre en Espagne contre le fascisme et pour la
révolution sociale. Vingt-cinq anarchistes chinois
arriveront jusqu’à Marseille avant de devoir
rebrousser chemin. Des camions de vivres et de
vêtements, sous lesquels sont souvent dissimulées
des armes, cahotent à travers les Pyrénées et
passent la frontière sous les vivats.
Bien différente est l’attitude des démocraties
européennes et de la gauche socialiste et
communiste, qui craignent la généralisation de la
guerre et la victoire de la révolution et adoptent
une politique de non intervention. Elles ouvrent
ainsi la porte à l’appui massif de Mussolini et
d’Hitler aux fascistes espagnols : ils leur
envoient troupes, avions et armement lourd. Ce
n’est qu’en octobre que l’URSS change de tactique
et encourage la constitution des Brigades
internationales, sévèrement encadrées, dont une
des missions sera de briser l’élan révolutionnaire
du peuple au profit de la guerre.
Les fronts se sont multipliés ainsi que les
victimes, les milices anarchistes manquent d’armes
et de munitions, les usines collectivisées
improvisent véhicules blindés et obus. Peu à peu,
l’industrie tout entière devient industrie de
guerre ou d’arrière-garde, et «la guerre dévore la
révolution», comme l’écrit alors le libertaire
français Pierre Ganivet. Dans son isolement,
jugeant prioritaire la défense du front
antifasciste, la CNT prend la décision discutable
d’entrer en septembre déjà dans le gouvernement de
Largo Caballero, puis d’accepter du bout des
lèvres la militarisation des milices. Place est
ainsi faite aux staliniens pour s’attribuer la
direction de cette guerre. En mai 1937, ils
s’attaquent de front aux anarchistes et au POUM à
Barcelone, assassinant Camillo Berneri qui avait
été un des plus fiers critiques de la
participation de la CNT au gouvernement. Cette
dernière, prise entre deux feux, ne sait
qu’appeler au calme.
Les collectivités de Catalogne et d’Aragon seront
bientôt reprises en main, celles du Levant
tiendront encore plusieurs mois. En février 1939,
Barcelone est prise par les troupes franquistes,
en mars c’est au tour de Madrid. Des milliers
d’anarchistes et de républicains sont massacrés ou
emprisonnés, des centaines de milliers prennent la
route de l’exil et se trouvent confinés dans des
camps établis à la hâte sur les plages française
de Méditerranée.
Le mouvement libertaire s’est reconstitué en exil,
avec la CNT, la FAI et les organisations de jeunes
et de femmes, avec les divisions inéluctables que
provoque ce genre de situation. À l’intérieur de
l’Espagne, la CNT s’est aussi reconstituée sans
cesse dans la clandestinité, au prix de nombreux
morts et d’interminables années de prison. C’est
le même sort qui a échu aux guérilleros cherchant
à remonter un mouvement de résistance et à nombre
de militants ayant tenté d’en finir avec Franco,
jusqu’à ce que celui-ci en finisse à lui seul en
1975.
Rue Gay-Lussac, les rebelles n’ont qu’les voitures
à brûler...
Mai 68 n’a pas commencé au mois de mai 1968. Les
étudiants avaient bien oublié que l’anarchisme
avait relevé la tête en France et en Italie, dès
la guerre terminée en 1945 ; on avait bien oublié,
dans les années d’abondance, le courage de ceux
qui publiaient des journaux, reformaient les
organisations, renouaient les contacts. Dans leurs
exils, les anarchistes espagnols ont contribué à
maintenir la flamme du mouvement, même s’ils se
sont posés parfois en modèles indépassables ; l’antifranquisme
militant a sans doute été, tout autant que le
mouvement contre la guerre du Vietnam, un des
déclencheurs de Mai 68.
Depuis la prise du pouvoir des partis staliniens
dans les «démocraties populaires» d’Europe de
l’Est et en Chine, seules de faibles voix y
témoignaient encore d’un fier passé anarchiste.
Dans les pays occidentaux et dans les Amériques,
les partis communistes s’arrogeaient la seule
opposition bruyante au capitalisme et aux
démocraties libérales. C’est dire si le monde
s’est étonné de voir la graminée anarchiste
reprendre racine.
Aux États-Unis, les vieux compagnons d’origine
russe, italienne, espagnole ont eu eux-mêmes de la
peine à se reconnaître dans les hippies et les
étudiants en colère ; en Allemagne, il n’y avait
qu’une poignée d’anciens, Augustin Souchy, Willy
Huppertz, Otto Reimers, qui publiaient de modestes
bulletins. En quelques années, les librairies se
sont soudain remplies de livres de poche sur
l’anarchisme (et sur tous les courants de gauche),
rééditions, anthologies, essais; les professeurs
ont commencé à accepter des recherches sur la
révolution espagnole, sur Makhno et Cronstadt, des
études de presse, puis des travaux féministes et
de l’histoire orale. En quelques années s’est
constituée une culture anarchiste de base,
accessible et acceptée.
Dans l’Europe du Sud, l’anarchisme n’avait pas été
totalement occulté, mais là aussi la diffusion des
idées et des pratiques s’est accélérée, ainsi que
celle du A cerclé sur les murs. Lorsque le Brésil
a connu une brève période démocratique, des
ouvrages étaient envoyés clandestinement au
Portugal où la férule de Salazar inerdisait
l’étude de l’histoire du XXe siècle. Dans
l’Espagne écrasée sous le joug de Franco, la jeune
génération cherchait ses racines, interrogeait ses
pères, publiait sous le manteau. Dès la mort du
dictateur, des centaines de groupes ont adopté le
beau nom de CNT.
En 1984, année symbolique s’il en est, quelques
milliers d’anarchistes ont convergé vers Venise
pour y écouter des conférences, participer à des
débats, assister à des concerts, visiter des
expositions, se raconter leurs pratiques. En 1993,
ils étaient presque aussi nombreux à Barcelone
pour l’Exposition internationale. Lieux
privilégiés que ces grands forums pour faire se
rencontrer non seulement des compagnons de langues
et de cultures diverses, mais des générations
différentes, tenants de l’anarchisme classique et
jeunes squatters, universitaires chenus et
punkettes bariolées. Entre ces deux réunions, la
géographie de l’anarchisme avait pris de nouvelles
dimensions : dans les pays d’Amérique latine et en
Europe de l’Est se constituaient ou se
reconstituaient des groupes, des publications, des
mémoires. Ce développement multicolore et
multiforme n’a pas arrêté depuis lors : les
anarchistes ont bel et bien un avenir.
Tous les copains de la Commune ne sont pas morts
sans rien laisser....
Ces quelques notes demandent bien sûr à être
étoffées, si elles ont su piquer votre curiosité.
Max Nettlau est considéré comme « l’Hérodote de
l’anarchisme », mais sa réputation oublie qu’il
est avant tout historien des idées, et bien moins
du mouvement. Pour les lecteurs francophones, ses
ouvrages sont difficiles d’accès. Des auteurs
récents ont suivi ses traces, Jean Préposiet
(Histoire de l’anarchisme, 1993), Nico Berti (Il
Pensiero anarchico, 1998). Peter Marshall (Demanding
the Impossible, 1992) a tenté une histoire
générale du mouvement anarchiste dans le monde, de
ses luttes et de ses réalisations. Pour les
grandes lignes, on peut bien sûr lire Daniel
Guérin (L’Anarchisme, nombreuses rééditions depuis
1965, et l’anthologie Ni Dieu ni maître, rééd.
2000), regarder l’album de Domenico Tarizzo
(L’Anarchie, 1978) et se passionner pour le beau
roman de Michel Ragon, la Mémoire des vaincus
(Livre de Poche). En collection Que Sais-Je, on
préférera Gaetano Manfredonia (L’Anarchisme en
Europe) à l’ancien Henri Arvon (L’Anarchisme). Les
actes d’un colloque sur l’anarcho-syndicalisme
dans le monde, tenu à Paris en 2000, ont été
publiés sous le titre Histoire du mouvement
ouvrier révolutionnaire. Dans les actes de deux
autres colloques, la Culture libertaire et
l’Anarchisme a-t-il un avenir (ACL, 1997 et 2001),
plusieurs chapitres parlent de l’histoire du
mouvement. D’autres travaux portent sur une
période ou un pays, et les biographies et
autobiographies de militantes et de militants sont
trop nombreuses pour être citées ici. En langue
française, le catalogue de la librairie Publico à
Paris, celui de La Gryffe à Lyon et la Feuille
mensuelle d’informations du CIRA-Marseille
proposent périodiquement la presque totalité des
publications disponibles concernant l’anarchisme.
Des chansons qui rythment la geste anarchiste sont
reproduites dans la brochure Un Siècle de chansons
(Lausanne, CIRA, rééd. 2001) et figurent sur
divers disques. Deux auteurs ont récemment étudié
Il Canto anarchico in Italia (Milano, 2001) en
près de 400 pages. Et on trouve même du karaoké
anarchiste sur l’internet.
Depuis le début des années 1970 surtout, plusieurs
films ont raconté des épisodes de l’histoire de
l’anarchisme. En ordre chronologique, citons
d’abord L’Extradition (Peter von Gunten, Suisse,
1974), sur les relations entre Bakounine et
Netchaïev et l’expulsion de ce dernier de Suisse.
Sur la Commune de Paris, il existe nombre de
documentaires et de fictions, comme par exemple La
Barricade du Point-du-Jour (René Pichon, France,
1971). Sur la révolution mexicaine, le pire côtoie
le meilleur ; on aimera Marlon Brando dans Viva
Zapata (Elia Kazan, USA, 1952) ou le documentaire
Zapata mort ou vif de Patrick le Gall (1993).
Makhno a été mis à mal par le cinéma soviétique,
et sauvé par Hélène Châtelain dans son
documentaire Nestor Makhno, paysan d’Ukraine
(France, 1996). Sur le syndicalisme
révolutionnaire, il faut voir Joe Hill (Bo
Widerberg, Suède, 1971) et les documentaires sur
l’Allemagne (Anarchosyndikalismus, FAUD, 1996) ou
la Suède (En Historia utan slut - Una historia sin
final, SAC, 1995). Free Voice of Labour (Pacific
Street Films, USA, 1980) relate les luttes des
anarchistes juifs aux États-Unis. La Bande à
Bonnot (Philippe Fourastié, France, 1968) et
certains épisodes des Brigades du Tigre (série
télévisée, France, années 1970) sont plutôt dans
le registre de la légende, comme plusieurs
fictions italiennes de la même époque. Le film de
Montaldo, Sacco et Vanzetti (Italie, 1971) vaut
bien les documentaires sur le même sujet. La
révolution espagnole a été filmée au jour le jour,
beaucoup d’extraits documentaires figurent dans Un
Autre Futur (Richard Prost, France, 1988) et, avec
des témoignages récents de femmes, dans Toutes nos
vies - De Toda la Vida (Liza Berger, Carol Mazor,
USA 1986) tandis qu’on sait encore le succès de
Land and Freedom (Ken Loach, Grande-Bretagne,
1995). En Argentine, en Bolivie et en Uruguay, de
nombreux documentaires relatent remarquablement
des épisodes historiques. Sur l’histoire récente,
outre les reconstitutions sur Mai 68, on cherchera
à voir la série filmée par Dany Cohn-Bendit, Nous
l’avons tant aimée, la révolution (France, 1986),
et le beau reportage sur la rencontre
internationale de Venise en 1984 réalisé par des
compagnons de Hong Kong, A Living Song. Enfin il
existe nombre de biographies filmées, diffusées en
français notamment par la librairie Publico à
Paris : Rudolf Rocker, Louis Lecoin, May Picqueray,
Armand Guerra…
Quant aux sites internet, ils proposent par
milliers textes, histoires, biographies et images.
On peut commencer par n’importe lequel, on
arrivera toujours par des liens à trouver de quoi
se cultiver. Les rédactrices et rédacteurs de nos
Compagnons et Compagnones de Réfractions, par
exemple, gèrent
http://www.plusloin.org
(la revue et divers textes),
http://www.anarca-bolo.ch/cira/
(catalogue de la bibliothèque du CIRA-Lausanne),
http://www.nothingness.org/RA/ et
http://raforum.apinc.org/
(recherches sur l’anarchisme),
www.atelierdecreationlibertaire.com
(Atelier de création libertaire) et participent à
quelques autres pages.
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